Le pâtre de l'Hémus n'avait pas reçu dans son enfance une éducation bien soignée, s'il est vrai, comme le raconte Procope, qu'il ne pouvait signer son nom qu'à l'aide d'une lame d'or évidée dont il suivait les traits avec sa plume[705]; en tout cas, il voulut qu'il en fût tout autrement de son neveu. Le jeune Uprauda reçut les meilleurs maîtres en toute chose, et les étonna par l'activité insatiable et l'universalité de son intelligence: éloquence, poésie, droit, théologie, art militaire, architecture, musique, il voulut tout savoir et sut tout. Devenu empereur, il travailla lui-même à ces monuments éternels du droit qui font sa première gloire[706]. Ses rapports au sénat étaient toujours son ouvrage, et il les improvisait souvent, quoique avec un accent un peu rude, et qui décelait son origine illyrienne[707]. L'église grecque chante encore aujourd'hui une des hymnes qu'il composa, et dont il faisait aussi la musique[708]. Enfin plusieurs monuments de Constantinople et des provinces furent construits sur ses plans ou d'après ses avis[709]. Quant à la guerre et à ses accessoires, il en acquit la théorie et la pratique comme tous les jeunes Romains, soit dans les camps, soit sur les champs de bataille. Cette éducation ne prit tout son développement que lorsque Justin fut devenu empereur: Justinien avait alors trente-cinq ans. Mais au plus fort de cet enfantement de son génie, une passion plus profonde, plus indomptable encore que celle du savoir, vint maîtriser son cœur: il s'éprit de la danseuse Théodora, qui était alors la fable de Constantinople par le désordre de ses mœurs non moins que par son étonnante beauté. Quelles que fussent les représentations de sa mère, les refus de son oncle, les prohibitions mêmes de la loi, qui défendait de tels mariages, les comédiennes ainsi que les prostituées étant réputées personnes infâmes, avec qui le mariage était nul, Justinien voulut l'épouser, et son ardente opiniâtreté fit tout fléchir. Il fallut que le vieux soldat fît lui-même réformer la loi qui protégeait l'honneur de son nom[710]. Au reste, malgré les vices de cette femme et les maux que son orgueil, ses rancunes et son immoralité purent causer à l'empire, on hésite à condamner sans rémission celui qui l'épousa, quand on voit quel amour sincère, quel culte fidèle et presque pieux il porta toute sa vie «à la très-respectable épouse que Dieu lui avait donnée[711];» c'est ainsi qu'il s'exprime dans une de ses lois. Théodora balançait d'ailleurs ses grands vices par de grandes qualités: un esprit pénétrant, toujours en éveil, un jugement sûr, une décision à laquelle Justinien dut au moins une fois son trône et sa vie[712].
[Note 705: ][(retour) ] Calamus colore imbutus... huic principi tradebatur in manum, quam alii prehensantes ducebant, circumagebantque calamum per quatuor litterarum formas, nempe singulas tabellæ incisuras... Procop., Hist. arcan., 6.
[Note 706: ][(retour) ] Legibus præ nimia obscuris multitudine, et manifesta inter se pugna confusis, admota manu, optima conciliatione sublato ipsarum dissidio, jus conservavit. Procop., Ædif., in proœm.
[Note 707: ][(retour) ] Quæ sibi scripto respondenda forent, hæc non, uti mos est, quæstori committebat, sed ut plurimum sumebat sibi pronuncianda, licet ei barbare sonaret oratio. Procop., Hist. arcan., 14.
[Note 708: ][(retour) ] Nicol. Alem. in Hist. arcan. Procop., Not. Edit. Venet., 1729; t. II, p. 361.
[Note 709: ][(retour) ] Procop., Ædif., pass.
[Note 710: ][(retour) ] Tum is cum Theodora moliri nuptias aggreditur; nam cum viris senatoriis (quod prisca lege cautum est) uxorem ducere meretricem non liceat, ille principem adigit, ad legem nova constitutione evertendam; et exinde Theodoræ matrimonio jungitur. Procop., Hist. arcan., c. 9.
[Note 711: ][(retour) ] Apud nos... participem consilii sumentes eam, quæ a Deo data est nobis piissimam conjugem. Justinian. Novell., 8.
[Note 712: ][(retour) ] Lors de la révolte dite Nicâ, où Justinien découragé et prêt à quitter Constantinople, fut soutenu par Théodora et sauvé par Bélisaire.
Ce prince était d'une taille au-dessus de la moyenne; il avait les traits réguliers, le visage coloré, la poitrine large, l'air serein et gracieux; ses oreilles étaient mobiles, conformation déjà remarquée dans Domitien, et qui fournit contre le nouvel empereur plus d'une allusion méchante[713]. On raconte qu'il prenait plaisir à se vêtir à la manière des Barbares, surtout à celle des Huns. Il menait dans son palais la vie austère des anachorètes; pendant un carême (c'est lui-même qui nous le dit, non sans un peu d'ostentation), il ne mangea point de pain, ne but que de l'eau, et prit pour toute nourriture, de deux jours l'un, un peu d'herbes sauvages assaisonnées de sel et de vinaigre[714]. Il dormait à peine quelques heures, et se réveillait au milieu de la nuit pour travailler aux affaires de l'État et à celles de l'Église, ou parcourir, en proie à une agitation fébrile, les longues galeries du palais[715]. C'était pendant ces heures d'insomnie et de méditation solitaire qu'il se familiarisait avec les grands desseins qui germaient dans sa tête, et qui finirent par lui sembler à lui-même des inspirations de Dieu. Ces habitudes passablement étranges accréditèrent les fables dans lesquelles on le peignit comme un démon, un esprit malfaisant qui ne dormait point, ne mangeait point, et n'avait d'humain que l'apparence[716]. Cette faculté de doubler ainsi les heures de la vie permit à Justinien, arrivé tard à l'empire, puisqu'il avait déjà quarante-cinq ans, de faire plus à lui seul que beaucoup de grands empereurs pris ensemble.