«Non, depuis qu'il existe des hommes, on n'a rien vu de plus impudent que l'ambassade qu'ils t'adressent, ô empereur[743]! Sachant que nous leur préparons une rude guerre, ils accourent près de toi; ils se présenteront devant ton trône, et ils pousseront peut-être l'insolence jusqu'à te demander des secours contre nous qui sommes tes fidèles. Peut-être au contraire t'offriront-ils la restitution de ce qu'ils t'ont volé; dans ce cas, fais honneur de leur bon sens tardif et de leur repentir aux épées des Lombards prêtes à sortir du fourreau, et daigne nous en remercier[744]. De deux choses l'une: ou bien ils viennent te confesser leur repentir, et alors songe que ce repentir est forcé, ou bien, gardant ce qu'ils t'ont pris, ils viennent te demander encore davantage, et comprends qu'ils te font la dernière insulte que l'on puisse adresser à un homme.

[Note 743: ][(retour) ] Hac porro ipsorum legatione nihil iniquius post homines natos susceptum est. Id., ut sup.

[Note 744: ][(retour) ] Quod si eo consilio venerunt, ut injuste occupata restituant; est profecto cur Romani præcipuam ejusmodi pœnitentiæ et sanioris consilii causam adscribant Langobardis, quorum metu illi compulsi, sero tandem, invite licet, resipiscunt. Id., ibid.

«Nous te parlons là dans notre simplicité de barbares, rudement et sans l'éloquence que mériteraient de si grandes choses. Tu ajouteras à nos paroles ce qui leur manque, pesant dans ta sagesse les intérêts des Romains et ceux des Lombards. Tu songeras surtout à ceci: c'est qu'il est naturel que nous, Lombards et Romains, qui professons également le culte catholique, nous restions unis contre les Gépides, qui sont ariens, et par-là encore nos ennemis[745]

[Note 745: ][(retour) ] Adjuncta hac aliis omnibus cogitatione, Romanos jure coïturos nobiscum, qui de Deo sentimus cum ipsis eadem, et Arianis vel eo nomine adversaturos. Procop., Bell. Goth., III, 34.

Après ce discours, qui peut donner une idée de l'éloquence germanique au VIe siècle, les ambassadeurs des Lombards furent congédiés, et ceux des Gépides ayant été introduits le lendemain, Justinien entendit la contre-partie de ce qu'il avait entendu la veille. Si le message des Lombards, rude, acerbe, mais adroit dans sa rusticité, avait eu pour but de piquer d'honneur les Romains et d'aiguillonner leurs rancunes, celui des Gépides, non moins adroit dans sa feinte modération, fut calculé pour mettre en contraste leur esprit de soumission et de paix avec l'orgueil sauvage de leurs rivaux. «Les Gépides, en adressant cette ambassade à l'empereur des Romains, venaient demander un juge plutôt qu'un allié, et il fallait bien qu'ils eussent été attaqués injustement, puisqu'ils cherchaient un arbitre: le provocateur d'une querelle se conduirait-il ainsi? Personne au reste ne s'aviserait d'attribuer une pareille démarche à la peur: on savait trop bien qu'en nombre comme en vaillance le Gépide était autre chose que le Lombard[746]. Si donc le premier invoquait dans la circonstance présente l'amitié de l'empereur, c'était par déférence et respect, et aussi pour lui offrir sa part d'un triomphe assuré.»--«O César, dirent encore les envoyés de Thorisin, les Lombards sont pour toi des amis d'hier: les Gépides sont de vieux alliés éprouvés par le temps. Les Lombards n'ont pour eux qu'une audace insensée qui les porte à se ruer sur tout ce qui les approche; les Gépides sont sages et puissants[747]. Vingt fois nous avons voulu te soumettre nos griefs, les Lombards s'y sont opposés, et maintenant qu'ils ont amené la guerre au point où ils voulaient, inquiets de leur faiblesse, ils espèrent t'armer contre tes amis. Ces voleurs prétendent qu'ils nous attaquent parce que nous occupons Sirmium, comme si les terres et les villes manquaient à ton empire, comme si tu n'avais pas tant de provinces dans le monde que tu cherches des peuples pour les habiter[748]. Nous-mêmes, nous aimons à le proclamer: le pays que nous possédons, nous le devons à la générosité des Romains. Or, le bienfaiteur doit appui et protection à celui qu'il a gratifié. Octroie-nous donc ton assistance contre les Lombards, ô empereur! ou du moins reste neutre entre eux et nous: ce faisant, tu aviseras convenablement aux intérêts de ton peuple, et tu obéiras à la justice[749]

[Note 746: ][(retour) ] Gepædes et numero et fortitudine Langobardis longe præstare. Procop., ub. sup.

[Note 747: ][(retour) ] Id etiam attendere convenit, recentem esse Langobardorum amicitiam cum Romanis; Gepædibus societatem familiaritatemque vobiscum veterem intercedere... Langobardi... inconsideratæ pleni audaciæ. Procop., Bell. Goth., III, 34.

[Note 748: ][(retour) ] Vos adeunt, idque agunt, ut pro ipsis Romani contra quam fas est, bellum suscipiant; cujus causam ex Sirmio aliisque nonnullis Daciæ locis in nos conflatam fures hi proferunt... Atqui tot urbes adhuc totque provinciæ supersunt imperio tuo, ut nationes quæras... Id., loc. laud.

[Note 749: ][(retour) ] Rogamus ut pro sociali jure Langobardos nobiscum viribus omnibus invadatis: vel certe a neutra stetis parte: quo suscepto consilio, rem æquam ac romano imperio convenientissimam facietis. Id., ibid.