Zabergan n'avait plus qu'à partir; il reprit le chemin du Danube, traînant dans ses bagages une armée de captifs plus nombreuse que ses soldats. C'étaient des habitants des villes, des femmes, des enfants, des vieillards de Thrace, de Macédoine, de Thessalie, de la campagne de Constantinople, qu'il avait enlevés pour trafiquer de leur rançon. Il fit annoncer partout que les prisonniers qui n'auraient pas été rachetés par leurs familles seraient mis à mort sous un court délai. L'empereur les racheta des deniers publics, et on l'en blâma[857]. Que n'eût-on pas dit s'il eût fourni à Zabergan un prétexte pour exécuter ses menaces et frapper des têtes qui appartenaient en grande partie aux familles nobles de ces provinces! Le roi hun se montra coulant dans la négociation, parce qu'il apprit qu'une flottille de vaisseaux à deux poupes se dirigeait vers le Danube pour lui en fermer le passage: il demanda et obtint la paix. Il trouva d'ailleurs à son arrivée aux bords du Don de quoi satisfaire son humeur belliqueuse. Pendant son absence, Sandilkh avait pris une revanche terrible, et la guerre recommença entre les Outigours et les Coutrigours, plus sanglante, plus implacable que jamais. L'un des deux peuples devait périr infailliblement par les mains de l'autre[858], si une troisième nation hunnique, arrivant sur ces entrefaites, ne se fût chargée de le sauver en les asservissant tous les deux.

[Note 857: ][(retour) ] Imperator tantum auri eis misit quantum redimendis captivis suffecturum censebat.... Hoc autem civibus urbis regiæ parum nobile esse videbatur, imo turpe atque illiberale. Agath., Hist., V, p. 170.

[Note 858: ][(retour) ] Eo calamitatis hunnicæ istæ nationes sunt redactæ, ut si aliqua adhuc eorum pars reliqua sit, sparsim aliis inserviat, et ab illis appellationem acceptait. Id., V, in fin.

CHAPITRE SIXIÈME

Successeurs d'Attila.--Aventures des Ouar-Khouni; ils sont sujets des Avars.--Les Turks les emmènent en captivité.--Leur fuite.--Ils prennent le nom d'Avars.--Leur ambassade à Justinien qui les reçoit à sa solde.--Ils subjuguent les Outigours et les Coutrigours au nom des Romains.--Leur arrivée sur les bords du Danube; ils demandent des terres en Mésie.--Le grand kha-kan des Turks les réclame comme ses esclaves fugitifs: leur fraude est découverte.--Leurs ambassadeurs sont joués par Justinien.--Les Avars se rejettent sur les Slaves qu'ils soumettent jusqu'aux montagnes de la Thuringe.--Ils rencontrent les Franks et sont battus.--Leur retour sur le Bas-Danube.--Mort de Justinien.--Caractère de Justin II.--Caractère de Baïan kha-kan des Avars.--Audience de Justin aux ambassadeurs des Avars; il les repousse arrogamment.--Nouvelles querelles entre les Lombards et les Gépides.--Alboïn appelé en Italie par Narsès, veut anéantir d'abord la nation des Gépides.--Il s'allie avec Baïan.--La Gépidie conquise par les Avars reprend son nom de Hunnie.--Baïan réclame des Romains la possession de Sirmium; fermeté du duc Bonus.--Entrevue de ce duc et de Baïan.--Revers des Romains en Pannonia.--Justin tombe en démence et meurt.--Menaces de Turxanth à l'ambassadeur Valentinus au sujet des Ouar-Khouni.--Baïan se procure une flotte.--Il construit un pont de bateaux devant Sirmium.--Opposition du gouverneur romain de Singidon.--Baïan jure d'abord au nom de ses dieux, puis au nom du Dieu des chrétiens qu'il ne veut pas prendre la ville.--Ambassade avare à Constantinople.--Discours insolent de Solakh.--Siége de Sirmium.--Cent mille Slovènes appelés par Baïan s'abattent sur la Mésie et la Thrace.--Tibère abandonne Sirmium aux Avars.

557--582.

La vie des peuples nomades, mobilisée pour ainsi dire dans le désert et soumise à un perpétuel flux et reflux de fortune, a quelque chose de l'imprévu qui s'attache aux aventures de la vie individuelle. Leur histoire est souvent un roman. Telle fut au plus haut degré celle des Huns-Avars, qui, s'incorporant les débris des premiers Huns, relevèrent le trône d'Attila sur les bords du Danube, amenèrent Constantinople et la Grèce à deux doigts de leur ruine, et après avoir effrayé l'Europe par une résurrection de l'empire hunnique, finirent par tomber sous l'épée de Charlemagne, ajoutant, comme leurs prédécesseurs, tombés sous celle d'Aëtius, une page glorieuse à nos annales.

Avar n'était point leur nom; ils s'appelaient Ouar, mot auquel s'ajoutait communément celui de Khouni, qui indiquait leur origine hunnique[859]. Effectivement les Ouar-Khouni étaient Huns du rameau oriental, et compris dans cette masse de tribus qui, sous le nom d'Ougour ou Ouigour, parcouraient, aux Ve et VIe siècles, les grands espaces au nord de la mer Caspienne et, à l'est du Volga. Les Ouar-Khouni avaient été jadis puissants entre toutes ces tribus; ils avaient eu leur période d'expansion et de gloire, puis, à une époque qu'on ne saurait bien déterminer, ils avaient subi le joug de conquérants d'une autre race, qui étendirent leur domination sur toute l'Asie centrale depuis la frontière chinoise jusqu'aux limites de l'Europe. Ces conquérants étaient les Avars[860]. Tous les peuples de la Haute-Asie obéirent à cette nation redoutable ou se turent devant elle; mais nulle part la fortune n'est plus fragile et plus passagère que dans ces solitudes sans bornes, condamnées par la nature à être le domicile des peuples pasteurs: une des nations vassales des Avars se souleva contre eux, les dispersa, les vainquit, et s'empara de tout le pays qu'ils avaient possédé. C'étaient les Turks, dont le nom apparaît alors dans l'histoire pour la première fois. Leur domination eut pour siége les monts Altaï, et leur souverain, qui prenait le titre de «grand kha-kan, roi des sept nations et seigneur des sept climats du monde[861],» dressa sa tente impériale dans les vallées de la Montagne d'Or. Pour s'assurer la soumission des anciens vassaux des Avars, le kha-kan des Turks voulut visiter les bords du Volga et se montrer dans tout l'éclat de sa puissance aux populations ougouriennes. Sa visite fut sanglante, car, s'il en faut croire les historiens, ces peuples ayant voulu lui résister, trois cent mille hommes périrent par les mains des Turks, et leurs cadavres couvrirent la terre sur une longueur de quatre journées de chemin[862]. Frappée et vaincue comme les autres, la nation des Ouar-Khouni fut emmenée en captivité.

[Note 859: ][(retour) ] On verra plus bas comment ils se firent passer pour des Avars, et comment leur fraude ayant été reconnue, ils reçurent des Grecs le nom de Pseudabares, faux Avars:--Nimirum etiam usque ad nostram ætatem Pseudabares (sic enim magis proprie appellari debent) generis origine distincti; alii Var, alii Chunni (Οὐὰρ καὶ Χουννί) veteri nomine dicuntur. Theophylact. On trouve le vrai nom de ce peuple sous les formes Ouar ou Var et Chouni, Var et Chunni, et fréquemment sous celle de Varchonitæ. Les Grecs, suivant leur usage constant d'expliquer les étymologies des noms de peuples par des noms d'hommes, nous disent que Ouar et Kheounni étaient deux chefs d'où ces tribus tirèrent leur dénomination. Il est plus raisonnable d'y voir une indication ethnographique.