[Note 868: ][(retour) ] Avares cum diu multumque incerti errassent, tandem ad Alanos accesserunt, et Sarosium, eorum ducem, suppliciter orarunt, ut per eum in notitiam et amicitiam Romanorum venirent. Menand. Exc. leg., p. 99.

Le nom des Avars, leur ancienne puissance et leurs revers étaient parfaitement connus des Romains d'Orient, et la nouvelle que ce vaillant peuple, échappé au joug des Turks, venait d'arriver dans les plaines du Caucase et envoyait une ambassade à Constantinople, excita un intérêt universel. On courut de toutes parts sur les routes pour voir passer les ambassadeurs, et quand ils firent leur entrée dans la ville, les fenêtres et les toits des maisons, les rues et les places étaient encombrés de curieux. On remarqua que leur costume était celui des Huns, leur langage celui des Huns, attendu qu'ils avaient pour truchement l'interprète ordinaire de ce peuple; mais ce qui surprit les yeux comme une nouveauté, ce furent ces deux tresses flottantes qui leur tombaient jusqu'au milieu du dos[869] et que les poëtes romains comparèrent à de longues couleuvres. Les Ouar-Khouni ayant accepté nettement leur rôle d'Avars, les ambassadeurs s'étaient préparés à le soutenir jusqu'au bout, et Kandikh, prenant une attitude qu'il crut convenir à son personnage, prononça à l'audience impériale ce discours passablement arrogant: «Empereur, dit-il à Justinien, une nation vaillante et nombreuse, la plus nombreuse et la plus vaillante de l'univers, vient se livrer à toi. Ce sont les Avars, race invaincue et invincible, capable d'exterminer tous les ennemis de l'empire romain et de lui servir de bouclier. Ton intérêt étant de faire société d'armes avec une pareille nation, et de te l'attacher à tout jamais comme auxiliaire, nous t'offrons notre alliance, pour laquelle il ne faudra que deux choses, faire aux Avars des présents dignes d'eux, leur payer annuellement une pension, et leur concéder de bonnes terres où ils puissent s'établir en paix[870].» Justinien plus jeune et moins accablé par les calamités publiques (on était alors dans la funeste année 557, au milieu de la peste et des tremblements de terre) aurait su relever ce que ces paroles renfermaient d'irrespectueux et d'outrecuidant, mais il se contenta de répondre qu'il aviserait, et l'audience fut levée. Le sénat, dont il voulut avoir l'avis, le pria de suivre son inspiration personnelle, toujours si salutaire à la chose publique, et l'empereur fit délivrer aux ambassadeurs, comme gage de bon vouloir, des cadeaux du genre de ceux qui plaisaient aux Orientaux, savoir des chaînes d'or émaillé dans la forme de celles dont on liait les captifs, des lits d'or sculptés propres à servir de couche et de trône, de riches vêtements et des étoffes de soie brochées d'or[871]. Il les congédia ensuite en leur annonçant qu'ils seraient suivis de près par un officier nommé Valentinus, porteur de ses instructions pour leur kha-kan.

[Note 869: ][(retour) ] Gens insolens atque incognita Constantinopolim advenit... Ad ejus spectaculum, quod nusquam visi fuissent hujus formæ homines, cuncta urbs effusa est... Comas siquidem a tergo longas admodum tæniis revinctas et implexas gestabant, reliquus licet habitus hunnico simillimus conspiceretur. Theophan. Chronogr., p. 196.--Colubrimodis Avarum gens nexa capillis. Coripp., Laud. Justin. Min.

[Note 870: ][(retour) ] Adesse gentem omnium maximam et fortissimam, Avares, genus hominum invictum qui ejus omnes hostes repellere et funditus extinguere possent. Illius rationibus valde conducere cum eis armorum societatem facere et auxiliarios optimos sibi adsciscere qui tamen non alia conditione servirent, quam si donis pretiosis, annuis etiam stipendiis et fertili regione quam habitarent, donarentur. Menand., Exc. leg., p. 101 et 102.

[Note 871: ][(retour) ] Imperator dona ad legatos misit, catenas auro variegatas et lectos et sericas vestes et alia quamplurima quibus leniret et demulceret animos superbiæ et insolentiæ plenos. Menand., Exc. leg., p. 101.--Erant autem catellæ auro variegatæ quasi ad vinciendos fugientes comparatæ... Id., ibid.

Valentinus était chargé au nom de l'empereur de négocier avec le kha-kan, le paiement d'une subvention annuelle à la condition que celui-ci ferait une rude guerre à tous les ennemis de l'empire du côté du Caucase: il devait promettre aussi des cadeaux conformes à la dignité de ce chef, mais ne point parler de concession de terres, ou ne s'expliquer sur cet article, que d'une façon ambiguë, évitant de rien promettre ni refuser. L'affaire urgente aux yeux de l'empereur était de tourner l'activité dangereuse des Avars contre les ennemis de sa frontière d'Orient. L'historien grec Ménandre loue à ce propos la sagacité de Justinien, et nous révèle un point caché de sa politique: c'est qu'il se souciait assez peu que les Avars fussent vainqueurs dans la lutte qu'il provoquait, attendu que l'empire aurait presque également à gagner, soit qu'ils fussent battants, soit qu'ils fussent battus. Quant au chef des Ouar-Khouni, se mettant consciencieusement à l'œuvre, il assaillit d'abord les Hunnougours, puis les Huns-Ephthalites, et ensuite les Sabires, qu'il faillit exterminer[872]. Des rivages de la Mer-Caspienne, qu'habitaient ces peuplades, passant à ceux de la Mer-Noire, il se jeta sur les Outigours, en guerre alors avec les Coutrigours, et sans s'inquiéter si les premiers étaient amis et les seconds ennemis des Romains, il les traita exactement de la même façon: déjà affaiblies par leurs guerres acharnées, les deux hordes succombèrent presque sans résistance, et leurs débris incorporés allèrent grossir la horde des Ouar-Khouni. Maître des rives du Dniéper, le kha-kan se trouva en face des Antes, qui essayèrent de l'arrêter, mais qui furent battus. Un incident de cette guerre montra le peu de respect qu'avaient les Ouar-Khouni pour le droit des gens observé pourtant par les nations les plus sauvages. Les Slaves, voulant traiter du rachat de leurs prisonniers et sonder les dispositions de l'ennemi au sujet de la paix, lui avaient député un certain Mésamir, beau parleur, bouffi de vanité, mais qui jouissait d'un grand crédit chez les siens. Mésamir aborda le kha-kan avec un discours plein d'arrogance et de menaces, et qui ressemblait plus à une déclaration de guerre perpétuelle qu'à une offre de paix. Le kha-kan restait tout interdit, quand un de ses intimes conseillers, que l'histoire appelle Cotragheg ou Coutragher, et qui pouvait bien être un des chefs coutrigours entrés dans le conseil des Avars, le prit en particulier et lui dit: «Cet homme-ci exerce dans son pays par son bavardage une autorité toute-puissante; s'il veut que les Slaves te résistent, ils te résisteront tous jusqu'au dernier. Tue-le et jette-toi ensuite sur eux, c'est ce que tu as de mieux à faire[873].» Le kha-kan trouva ce conseil bon, et fit tuer Mésamir sans souci du titre d'ambassadeur qui rendait cet homme inviolable.

[Note 872: ][(retour) ] Cum igitur Valentinus ad eos profectus esset, et munera præbuisset, et mandata imperatoris exposuisset, primum quidem Viguros, deinde Eitasalos Hunnicam gentem debellarunt et Sabiros... Meinand., Excerpt. legat., p, 101.

[Note 873: ][(retour) ] Menand., Exc. leg., p. 100 et seqq.

Les Ouar-Khouni avaient ainsi tourné la Mer-Noire, et, descendant à travers les plaines pontiques, de proche en proche ils arrivèrent au Danube. On était alors en 562, et il y avait cinq ans qu'ils guerroyaient ou prétendaient guerroyer pour le service de Rome. Leur avant-garde, lancée avec ardeur, passa le delta du fleuve, et pénétra dans la petite Scythie[874]; mais le kha-kan fit halte avec le gros de l'armée sur la rive gauche, où il planta ses tentes et dressa son camp de chariots; en même temps il faisait demander à l'officier qui commandait les postes romains de la rive droite qu'on lui montrât les terres que l'empereur Justinen lui avait destinées[875]. Fort embarrassé de répondre, l'officier l'engagea à s'adresser directement à l'empereur au moyen d'une ambassade qu'il se chargeait de faire parvenir à Constantinople, et le kha-kan y consentit. Au nombre des personnages qui composèrent l'ambassade se trouva un certain Œcounimos, qu'à la physionomie de son nom on peut prendre pour un Grec des villes politiques, enlevé peut-être par les Avars, auxquels il servait d'interprète. Cet Œcounimos, pour reconnaître le bon accueil de l'officier romain, le prévint secrètement qu'il avait à faire bonne garde, car, suivant ses propres expressions, «les Avars avaient une chose sur les lèvres et une autre chose dans le cœur[876].» Ne sachant pas bien quelle résistance les Romains pouvaient leur opposer, ils cherchaient à franchir le Danube sans combat; mais une fois de l'autre côté, ils n'en sortiraient plus. L'officier se hâta d'expédier cet avis à l'empereur, et sa lettre trouva la cour de Constantinople déjà bien renseignée sur le compte des prétendus Avars, dont on connaissait l'origine, la fuite et toutes les impostures: or voici à quelle aventure bizarre Justinien devait ces révélations, qui lui venaient des Turks eux-mêmes. Les anciens maîtres des Ouar-Khouni, en apprenant la fuite de leurs vassaux, étaient entrés dans une violente colère, et le grand kha-kan s'était écrié en étendant la main: «Ils ne sont pas oiseaux pour s'être envolés dans l'air; ils ne sont pas poissons pour s'être cachés dans les abîmes de la mer; ils sont sur terre, et je les rattraperai.» Suivant les fugitifs à la piste, il avait découvert successivement leur changement de nom, leur passage en Europe et leur alliance avec les Romains, dont ils se vantaient d'obtenir des terres. Ce fut alors contre l'empereur des Romains, coupable d'avoir donné assistance et refuge à ces misérables, que se tourna la colère des Turks, et le grand kha-kan, seigneur des sept climats du monde, fit partir pour Constantinople des ambassadeurs chargés de réclamer, non pas les Avars qui étaient subjugués dans l'intérieur de l'Asie, mais les Ouar-Khouni, vassaux de ces mêmes Avars, vassaux des Turks, et de faire sentir à l'empereur combien il s'était abaissé en prenant pour amis les esclaves de leurs esclaves. Ce fut ainsi que le mystère se dévoila. La chancellerie romaine, honteuse probablement de s'être ainsi laissé prendre, s'épuisa en explications de toute sorte et en protestations d'amitié vis-à-vis des Turks que l'on combla de cadeaux et de promesses. Justinien jeta même à cette occasion les fondements d'une alliance offensive des deux peuples contre la Perse, alliance qui se réalisa plus tard. Cette aventure, comme on le pense bien, diminua considérablement le crédit des Ouar-Khouni auprès du gouvernement impérial, qui dissimula pour le moment, attendu que les barbares étaient là sur le Danube, dans une position à ménager; toutefois on se réserva le droit de les appeler en temps et lieu menteurs et faux Avars[877], et les poëtes de la cour limèrent déjà des vers dans lesquels on les menaça de couper «les sales tresses de cheveux» qu'ils se permettaient de porter à la manière des Avars et des Turks, quoiqu'ils ne fussent que des Huns[878].

[Note 874: ][(retour) ] Imperatori significatum est, eos jam magna ex parte istam regionem occupasse. Menand., p. 101.