[Note 934: ][(retour) ] Quod si quis Romanorum andeat vel unum telum injicere in eos qui ponti ædificando manum admovent... Id., l. c.

En présence de sa suite, composée de nobles avars et probablement aussi de chamans, Baïan s'avança dans l'intervalle qui le séparait des Romains, et, tirant son épée, dont il leva la pointe vers le ciel[935], il prononça à haute voix et de manière à être entendu des deux partis les paroles suivantes: «Si, en bâtissant un pont, sur la Save je fais une chose qui puisse nuire aux Romains, et si c'est là mon intention, que Baïan périsse, que tous les Avars périssent jusqu'au dernier; que le ciel tombe sur eux; que le feu qui est le dieu du ciel, tombe sur eux; que les sommets des montagnes et les forêts tombent sur eux; que la Save sorte de son lit et les submerge![936]» Après avoir prêté ce serment, qui était celui de sa religion, il garda un moment le silence, pais il dit: «Maintenant, Romains, je veux jurer à votre manière,» et il demanda ce que les Romains avaient de plus sacré, de plus inviolable, et par quoi ils ne crussent pas pouvoir se parjurer sans attirer sur eux la malédiction du ciel; ce furent ses propres paroles, au témoignage des historiens[937]. L'évêque de Singidon alla prendre alors à l'endroit où on l'avait déposé le livre des Écritures, dans lequel étaient contenus les saints Évangiles, et le présenta ouvert au kha-kan. Baïan, qui s'était rassis après son serment, se lève de son siége, s'avance comme en tremblant, et, recevant le livre avec les signes du plus profond respect, il s'agenouille et dit: «Je jure, au nom du Dieu qui a proféré les paroles contenues dans ce saint livre, que tout ce que j'ai avancé est vrai, et que telle est ma pensée[938].» Comme il avait parlé d'aller de sa personne à Constantinople pour conférer avec l'empereur, il s'excusa d'avoir changé d'avis, demandant qu'on y fît passer du moins ses ambassadeurs. Le gouverneur de Singidon s'en chargea. Pendant le délai qu'exigèrent les pourparlers et la sombre solennité qui en fut la suite, Baïan avait poussé ses travaux avec une activité incroyable, et le pont avançait rapidement.

[Note 935: ][(retour) ] Avarico ritu, jusjurandum in hunc modum præstitit: ense educto et in altum sublato... Menand., Exc. leg., p. 128.

[Note 936: ][(retour) ] Sibi et Avarorum genti dira est imprecatus, si quid mali comminisceratur Romanis, in eo quod pontem super Sao flumine facere susceperat; ut ipse et universa gens ad internecionem usque periret, cœlum ex alto super ipsis, et ignis Deus, qui in cœlo est, rueret, sylvæ et montes casu et ruina illos obtererent, Saüs fluvius superscaturiens eos submergeret... Menand., Exc. leg., p. 128.

[Note 937: ][(retour) ] Nunc ego, inquit, jusjurandum romanum volo jurare. Tum quæsivit ex ipsis, quid esset, quod sanctum, quod religiosum ducerent, per quod jurantes si fallerent, Dei iram minime evitaturos crederent. Id., ibid.

[Note 938: ][(retour) ] Qui in Singidone urbe summam sacrorum potestatem habebat, statim sancta Biblia quæ in medio continebant sacro-sancta Evangelia, protulit: et ille quidem occultans ea quæ mente volvebat, multo cum tremore et magna cum reverentia præ se ferens ea suscipere, procedit ex cathedra, tum alacri et prompto animo in genua provolutus: Juro, inquit, secundum proferentem, in verba, quæ habentur in sacris chartis, me in nullo eorum, quæ prolata sunt, mentiri et fallere. Menand., Exc. leg., p. 128.

L'ambassade n'entretint guère l'empereur que de la nécessite de prévenir les brigandages futurs des Slovènes par une bonne répression, et, pour cela, d'envoyer une flotte romaine qui, réunie à la flotte du kha-kan, transporterait les troupes avares; elle glissa légèrement sur tout ce qui concernait le pont de la Save, dont la construction fort innocente ne pouvait, disaient les ambassadeurs, offusquer l'amitié des Romains. L'embarras de l'empereur, qui connaissait déjà toute l'affaire, n'était pas moindre que celui de son gouverneur de Singidon; car le kha-kan avait là son armée toute prête, tandis que l'armée romaine, qui se battait en Orient, où elle soutenait glorieusement la guerre contre les Perses, ne pouvait rien en Occident. Que faire en de telles conjonctures? L'esprit de l'empereur flottait indécis. Il prit un détour et répondit que pour son compte il remettait à un autre temps le devoir de châtier les Slovènes et qu'il s'en chargeait; «mais vous, Avars, ajouta-t-il, pourquoi vous jeter dans une entreprise difficile, quand vos ennemis les Turks se rassemblent, en force autour de la Chersonèse taurique[939]? Vous devez savoir qu'ils ne vous oublient pas, et ils choisiront peut-être le moment où vous serez engagés en Slavie pour se jeter sur vous et vous détruire.» Les ambassadeurs ne crurent point à ce que leur disait Tibère; ils le remercièrent néanmoins de ses avis et partirent[940].

[Note 939: ][(retour) ] Sed tunc temporis non opportunum esse Avaris eam expeditionem suscipere, quia Turci Chersonem cum exercitu obsidebant... Itaque commodius illis esse supersedere et differre expeditionem in aliud tempus. Menand., Exc. leg., p. 129.

[Note 940: ][(retour) ] Hæc non latebat Avarorum legatum e re nata ab Imperatore conficta..... Legatus visus est persuaderi. Id., l. c.

Ils n'étaient encore qu'à peu de journées de Constantinople, quand une seconde ambassade y entrait. Celle-ci, conduite par un certain Solakh, était partie des bords de la Save, immédiatement après l'achèvement du pont: elle n'avait plus rien à ménager et ne ménagea rien. «Empereur, dit Solakh à Tibère, je crois inutile de t'annoncer que les deux rives de la Save sont aujourd'hui jointes par un pont: tu le sais aussi bien que moi, et il est inconvenant de vouloir apprendre aux gens ce qu'ils savent déjà[941]. Sirmium est perdue; les Avars l'assiégent, et la Save interceptée n'y peut plus porter les vivres dont les habitants ont le plus pressant besoin, à moins pourtant que tu n'aies une armée assez forte pour percer la nôtre, arriver à notre pont et le détruire. Mais fais mieux, crois-moi, renonce à cette mauvaise ville, à ce chaudron qui ne vaut pas le sang que tu verserais pour le conserver[942]. Écoute-moi, empereur: on ne nous ôtera jamais de la tête que les Romains ne tiennent à la paix vis-à-vis de notre kha-kan que parce que leurs troupes sont occupées contre les Perses, et qu'une fois débarrassés de cette dernière guerre ils nous en feront une qui sera rude, car ils disposeront alors de toutes leurs forces. Eh bien! dans ce cas, nous autres Avars, nous aurons dans Sirmium un rempart pour nous couvrir et une porte pour entrer chez vous sans qu'un grand fleuve et les difficultés d'une longue route nous gênent dans nos opérations. Notre kha-kan jouit à la vérité des présents que l'empereur lui octroie tous les ans; mais on aurait beau nager dans l'abondance de toutes choses, avoir de l'or, de l'argent et des habits de soie: la vie est encore plus précieuse et mérite la préférence de nos soins[943]. Le kha-kan fait toutes ces réflexions, ô empereur, et trouve dans le passé de quoi se justifier. On lui dit que les Romains, dans les mêmes lieux, par les mêmes moyens, avec l'appât des mêmes largesses et de traités semblables, ont attiré successivement un grand nombre de nations, mais qu'ils ont si bien pris leur temps pour les attaquer, qu'il n'en est pas une seule qu'ils n'aient détruite. Le kha-kan te déclare ceci: Ni présents, ni protestations, ni promesses, ni menaces, ne pourront me faire désister de mon entreprise. Je tiens Sirmium des Gépides; Sirmium sera à moi ainsi que la presqu'île sirmienne, que je peuplerai de mes sujets.» Tibère à ces paroles s'écria comme frappé d'une douleur mortelle: «Et moi, par ce Dieu que votre kha-kan a pris à témoin pour s'en jouer, ce Dieu qui le punira, je déclare qu'il n'aura pas Sirmium, et que j'aimerais mieux lui donner une de mes deux filles que de lui céder jamais cette place.[944]»