L'histoire nous a laissé un portrait d'Attila d'après lequel on peut se représenter assez exactement ce barbare fameux. Court de taille et large de poitrine, il avait la tête grosse, les yeux petits et enfoncés, la barbe rare, le nez épaté, le teint presque noir[114]. Son cou jeté naturellement en arrière, et ses regards qu'il promenait autour de lui avec inquiétude ou curiosité, donnaient à sa démarche quelque chose de fier et d'impérieux[115]. «C'était bien là, dit Jornandès que nous aimons à citer, parce qu'il nous reproduit naïvement les impressions restées chez les nations gothiques, c'était bien là un homme marqué au coin de la destinée, un homme né pour épouvanter les peuples et ébranler la terre[116].» Si quelque chose venait à l'irriter, son visage se crispait, ses yeux lançaient des flammes; les plus résolus n'osaient affronter les éclats de sa colère. Ses paroles et ses actes mêmes étaient empreints d'une sorte d'emphase calculée pour l'effet; il ne menaçait qu'en termes effrayants; quand il renversait, c'était pour détruire plutôt que pour piller; quand il tuait, c'était pour laisser des milliers de cadavres sans sépulture en spectacle aux vivants. A côté de cela, il se montrait doux pour ceux qui savaient se soumettre, exorable aux prières, généreux envers ses serviteurs, et juge intègre vis-à-vis de ses sujets[117]. Ses vêtements étaient simples, mais d'une grande propreté[118]; sa nourriture se composait de viandes sans assaisonnement, qu'on lui servait dans des plats de bois[119]; en tout, sa tenue modeste et frugale contrastait avec le luxe qu'il aimait à voir déployer autour de lui. Avec l'irascibilité du Calmouk, il en avait les instincts brutaux; il s'enivrait, il recherchait les femmes avec passion. Quoiqu'il eût déjà, suivant l'expression de Jornandès, «des épouses innombrables,» il en prenait chaque jour de nouvelles, «et ses enfants formaient presque un peuple[120].» On ne lui connaissait aucune croyance religieuse, il ne pratiquait aucun culte; seulement des sorciers, attachés à son service comme les chamans à celui des empereurs mongols, consultaient l'avenir sous ses yeux dans les circonstances importantes.
[Note 114: ][(retour) ] Forma brevis, lato pectore, capite grandiori, minutis oculis, rarus barba... simo naso, teter colore... Jorn., R. Get., 35.
[Note 115: ][(retour) ] Erat... superbus incessu, huc atque illuc circumferens oculos, ut elati potentia ipso quoque motu corporis appareret... Id., R. Get., ibid.
[Note 116: ][(retour) ] Vir in concussionem gentis natus in mundo, terrarum omnium metus. Jorn., R. Get., 35.
[Note 117: ][(retour) ] Ipse manu temperans, consilio validissimus, supplicantibus exorabilis, propitius in fide semel receptis. Id., R. Get., ibid.
[Note 118: ][(retour) ] Frugalis admodum vestis, nihil, quo ab aliorum vestibus dignosci posset, habebat, nisi quod erat pura et impermixta... Prisc., exc. leg., ad. ann. 449.
[Note 119: ][(retour) ] Sed cæteris quidem barbaris et nobis cœna, omnium eduliorum genere referta et instructa, præparata erat, et in discis argenteis reposita; Attilæ in quadra lignea, et nihil præter carnes... Id., exc. legal., ibid.
[Note 120: ][(retour) ] Qui... post innumerabiles uxores, ut mos erat... Filii Attilæ, quorum per licentiam libidinis pæne populus fuit. Jorn., R. Get., 50.
Cet homme, dont la vie se passa dans les batailles, payait rarement de sa personne; c'est par la tête qu'il était général. Asiatique dans tous ses instincts, il ne plaçait même la guerre qu'après la politique, donnant toujours le pas aux calculs de la ruse sur la violence, et les estimant davantage[121]. Créer des prétextes, entamer des négociations à tout propos, les enchevêtrer les unes dans les autres comme les mailles d'un filet où l'adversaire finissait par se prendre, tenir perpétuellement son ennemi haletant sous la menace, et surtout savoir attendre, c'était là sa suprême habileté. Le prétexte le plus futile lui semblait bien souvent le meilleur, pourvu qu'on n'y pût pas satisfaire: il le quittait, le reprenait, le laissait dormir pendant des années entières, mais ne l'abandonnait jamais. C'était un curieux spectacle que ces ambassades sans nombre dont il fatigua plus tard la cour de Byzance, et qu'il confiait aux favoris qu'il voulait enrichir. Connaissant les allures de cette cour corrompue et corruptrice, qui croyait acheter par des présents la complaisance des négociateurs barbares, il y envoyait ses serviteurs faire fortune aux dépens de l'empire, sauf à compter ensuite avec eux. Il poussait l'impudence jusqu'à les recommander aux libéralités impériales, et sa recommandation était un ordre. Un de ses secrétaires ayant eu la fantaisie d'épouser une riche héritière romaine, il fallut que Théodose la lui trouvât, et la jeune fille s'étant fait enlever pour échapper à cet odieux mariage, le gouvernement romain dut la remplacer par une autre aussi riche et plus résignée. Tel était l'homme aux mains duquel allaient tomber les destinées du monde.
[Note 121: ][(retour) ] Homo subtilis antequam arma gereret, arte pugnabat. Id., R. Get., 36.