[Note 196: ][(retour) ] Coumiss est le nom sous lequel les Tartares désignent le lait de jument fermenté, leur boisson ordinaire.--Meth en allemand, mead en anglais: hydromel.
«Le jour baissait, dit-il, quand nous plantâmes nos tentes au bord d'un marais dont nous jugeâmes l'eau très-potable, parce que les habitants d'un hameau voisin y venaient puiser pour leur usage; mais nous avions à peine fini notre installation, lorsqu'il s'éleva un vent violent, et une tempête subite, mêlée de foudre et de pluie, balaya pêle-mêle notre tente et nos ustensiles, qui roulèrent jusque dans le marais. Effrayés des tourbillons qui traversaient l'air et du malheur qui venait de nous arriver, nous désertâmes la place à qui mieux mieux, courant chacun au hasard sous des torrents de pluie et par l'obscurité la plus épaisse. Heureusement tous les chemins que nous prîmes conduisaient au village, et en quelques instants nous nous y trouvâmes réunis. Là, nous nous mîmes à pousser de grands cris pour avoir du secours. Notre tapage ne fut pas perdu, car nous vîmes les Huns sortir les uns après les autres de leurs maisons, tous munis de roseaux allumés qu'ils portaient en guise de flambeaux. En réponse à leurs questions, nos guides racontèrent l'événement qui nous avait dispersés, et aussitôt ceux-ci nous engagèrent à entrer dans leurs demeures, jetant d'abord à terre quelques brassées de roseaux dont la flamme servit à nous sécher[197]. Ce village appartenait à une des veuves de Bléda, laquelle, instruite de notre arrivée, nous envoya dans le logement que nous occupions des provisions de bouche et de très-belles femmes pour notre usage, ce qui est chez la nation hunnique une marque de grand honneur et de bonne hospitalité. Nous prîmes les vivres et remerciâmes les dames; puis, accablés de fatigue, nous ne fîmes qu'un somme jusqu'au lendemain[198]. Notre première pensée, au point du jour, fut d'aller faire l'inventaire de notre mobilier; nous le trouvâmes dans un triste état: une partie gisait éparse sur le lieu du campement, une partie le long du marais, une partie dans l'eau, où nous nous mîmes à la repêcher. La journée s'employa à ce travail et à faire sécher nos effets, que nous rapportions tout trempés[199]. Déjà la tempête avait cessé; le plus beau soleil brillait au ciel. Nous sellâmes chevaux et mulets, et nous nous rendîmes chez la reine pour la saluer. Elle accueillit bien quelques présents que nous lui offrîmes, savoir: trois coupes d'argent, des toisons teintes en pourpre, du poivre d'Inde, des dattes et des fruits secs dont ces Barbares sont très-curieux, parce qu'ils en voient rarement[200]. Après lui avoir exprimé notre reconnaissance pour son hospitalité et nos souhaits, nous prîmes congé d'elle et continuâmes notre voyage.»
[Note 197: ][(retour) ] Ad quem strepitum Scythæ exilientes, calamos, quibus ad ignem utuntur, usserunt: et accenso lumine interrogarunt, quid nobis vellemus, qui tantos clamores ederemus. Barbari, qui nos comitabantur, responderunt, nos tempestate perculsos turbari. Itaque nos liberaliter invitatos, hospitio exceperunt, et calamis siccis ignem accenderunt. Prisc., Exc. leg., p. 56.
[Note 198: ][(retour) ] Vici domina una ex Bledæ uxoribus erat. Hæc nobis cibaria et mulieres formosas, cum quibus amori indulgeremus (hoc enim apud Scythas honori ducitur), suppeditavit. Mulieribus pro cibis præbitis gratias egimus, et sub tectis nostris somnum capientes, ab earum consuetudine abstinuimus. Id., ibid.
[Note 199: ][(retour) ] In his desiccandis totum diem in illo vico (tempestas enim desierat, et clarus sol apperebat), contrivimus. Prisc., Exc. leg., l. c.
[Note 200: ][(retour) ] Hanc vicissim donis remunerati sumus tribus pateris argenteis, velleribus rubris, pipere ludico, palmulis et variis cupediis, quæ omnia a barbaris, ut ignola, magni æstimantur. Prisc., Exc. leg., p. 57.
Ils marchaient depuis sept jours, quand ils se croisèrent avec une autre ambassade romaine arrivée par un autre chemin: c'était une députation de l'empereur d'Occident Valentinien III au roi des Huns, à propos de certains vases sauvés du pillage de Sirmium; l'histoire est curieuse et jettera quelques lumières de plus sur cette politique asiatique, où l'opiniâtreté des résolutions servait à en déguiser l'injustice. A l'époque où, contre tout droit, les Huns étaient venus assiéger Sirmium, l'évêque de cette ville, ne prévoyant que trop bien l'issue de la guerre, disposa des vases de son église. Il connaissait un certain Constancius, Gaulois de naissance, alors secrétaire d'Attila et employé aux opérations du siége. Ayant trouvé moyen d'avoir une entrevue avec lui, l'évêque lui remit les vases sacrés: «Si je deviens votre prisonnier, lui dit-il, vous les vendrez pour me racheter; si je meurs auparavant, vous les vendrez encore, et avec leur prix vous rachèterez d'autres captifs[201].» Il mourut pendant le siége, et le dépositaire s'appropria le dépôt. Il y avait près de là, par hasard, un prêteur sur gages nommé Sylvanus, lequel tenait une boutique d'argentier ou banquier sur une des places publiques de Rome; Constancius lui engagea les vases pour une certaine somme qu'il ne paya pas à l'échéance; le délai expiré, Sylvanus vendit les vases à un évêque d'Italie, ne voulant ni les briser ni les employer à un usage profane[202]. Ces faits vinrent aux oreilles d'Attila au bout de quelque temps. Il commença par faire pendre ou crucifier, suivant sa coutume, le secrétaire infidèle; puis il réclama, près de l'empereur Valentinien, Sylvanus ou les vases. «Il me faut une chose ou l'autre, écrivait-il; ces vases m'appartiennent comme ayant été soustraits par l'évêque au butin de la ville; mon secrétaire les a volés, je l'ai puni; je demande maintenant le recéleur ou la restitution de mon bien[203].» Vainement l'empereur répondit que Sylvanus n'était point un recéleur, attendu qu'il avait acheté de bonne foi, et que, quant aux vases eux-mêmes, affectés à une destination religieuse, ils ne pourraient pas lui être remis sans profanation; vainement il offrit d'en payer la valeur en argent: Attila, sourd à toutes les raisons, ne sortait pas de son dilemme: «Mes vases ou le recéleur, sinon la guerre.» Le cabinet de Ravenne, à bout de correspondances sans résultats, lui députait trois nobles romains pour s'entendre enfin avec lui, s'il était possible, et prévenir de plus grands malheurs. On avait choisi pour cette mission un homme qui semblait devoir être bien venu du Barbare, le comte Romulus, beau-père d'Oreste; et on lui avait adjoint un officier général, nommé Romanus, avec Promotus, commandant de la Pannonie, et un Gaulois, nommé Constancius, qu'Aëtius envoyait à Attila pour être un de ses secrétaires. Un quatrième personnage, fort important dans la circonstance, Tatullus, père d'Oreste, avait voulu profiter aussi de l'occasion pour visiter son fils[204]. Priscus et Maximin furent heureux de retrouver des compatriotes au fond de ce désert sauvage, et les deux ambassades réunies attendirent dans un certain lieu le passage d'Attila, qu'on annonçait devoir être prochain. Au bout de quelques journées, le roi, l'armée et les deux ambassades romaines arrivaient en vue de la bourgade royale, capitale de toute la Hunnie[205].
[Note 201: ][(retour) ] Ille vero, quo tempore Sirmium... Scythæ obsidebant, aurea vasa a civitatis episcopo acceperat, ut ex corum pretio, si se superstite urbem capi contigisset, quoad satis esset, pro sua libertate solveretur: sin periisset... Prisc., Exc. leg., p. 57.
[Note 202: ][(retour) ] Sed Constantius post urbis excidium de pacto illo parum sollicitus Romam profectus, vasa ad Sylvanum detulit, et aurum ab eo accepit, convenitque... Prisc., ub. sup.
[Note 203: ][(retour) ] Sibi tradi Sylvanum, tanquam furem corum, quæ sua essent, flagitavit. Prisc., ibid.