A vingt-deux milles du camp de la Rivière Froide coulait le torrent de l'Isonzo, alors nommé Sontius, qui, plus d'une fois, avait servi de barrière dans les guerres intestines de Rome: Attila le traversa sans coup férir. Du pont de l'Isonzo jusqu'aux murs d'Aquilée s'étendait une campagne ouverte, toute plantée d'arbres et de vignes, dont les longues files s'alignaient en berceaux. La fertilité de la Vénétie, la mollesse de son climat, la précocité de ses printemps, étaient célèbres chez les anciens: «Au premier souffle de l'été, dit un historien romain, on voyait tout ce pays se couronner de fleurs et de pampres comme pour une fête[435].» L'armée des Huns n'y laissa après elle que des débris et des cendres. Ce fut aux remparts d'Aquilée qu'Attila rencontra sa première résistance.
[Note 435: ][(retour) ] Arborum comparibus ordinibus ac vitibus inter se junctis et in sublime erectis, ad festæ celebritatis speciem quasi coronis quibusdam redimita omnis regio videbatur. Herodian. Hist., VIII.
Aquilée, la plus grande et la plus forte place de toute l'Italie, servait de boulevard à cette presqu'île sur le point le plus vulnérable, où la menaçaient tantôt les incursions subites des Barbares du Danube, tantôt les entreprises mieux calculées des empereurs de Constantinople. Le fleuve Natissa en baignait tout le côté oriental[436], et, versant une partie de ses eaux dans un large fossé circulaire, garantissait de toutes parts la haute muraille flanquée de tours et l'enveloppait comme d'une ceinture. Aquilée n'avait pas moins d'importance comme place de commerce que comme place de guerre; ses habitants, tour à tour soldats, trafiquants et marins, concentraient dans leurs murs, depuis cinq cents ans, l'échange des exportations de l'Italie avec les importations de l'Illyrie, de la Pannonie et des pays barbares d'outre-Danube[437]: celui du vin, du blé, de l'huile et des objets fabriqués contre des esclaves, du bétail et des pelleteries. Son port[438], situé quatre lieues plus bas, à l'embouchure du fleuve, passait pour un des meilleurs de l'Adriatique; du moins était-il, en temps ordinaire, le mieux gardé, car il servait de station à la flotte chargée de protéger cette mer et de réprimer la piraterie. Qu'était devenue cette flotte en 452? Avait-elle déjà péri dans la dissolution chaque jour croissante des forces romaines? L'empereur, au contraire, l'avait-il rappelée pour la joindre à la flotte de Ravenne et couvrir plus sûrement le domicile des Césars? On l'ignore; mais elle ne joue aucun rôle dans les opérations de la guerre que nous racontons. Si forte en même temps par la nature et par l'art, Aquilée était considérée comme imprenable, lorsqu'elle voulait bien se défendre. Alaric avait échoué devant elle, et de mémoire d'homme on ne pouvait citer à son déshonneur qu'une surprise qui la fit tomber, en 361, au pouvoir des soldats de Julien. Aquilée, à cette époque, s'étant déclarée pour l'empereur Constance, une division de l'armée de Julien dut en faire le siége; mais la ville résista vaillamment. A bout de science et de courage, les assiégeants eurent recours à un stratagème resté fameux dans l'histoire de la poliorcétique: ayant amarré ensemble trois grands navires qu'ils recouvrirent d'un plancher, ils construisirent dessus trois tours de la hauteur du rempart et munies de crampons de fer et de ponts-levis, puis ils lancèrent la machine flottante, à la dérive, sur le fleuve. Quant elle eut atteint le flanc de la muraille, les soldats qui la montaient jetèrent les crocs, baissèrent les ponts, et, se précipitant dans la ville, en ouvrirent les portes à coups de hache[439].
[Note 436: ][(retour) ] Natiso. Mel.--Plin.--Strab.--Herodian.--Natissa. Jornand.--Amne muros circumfluente, ac pariter fossæ objectum et aquarum præbente copiam. Herodian. Hist., VIII.
[Note 437: ][(retour) ] Urbs magna, et velut Italiæ quoddam emporium, mari imminens, et ante omnes Illyricas gentes sita, super civium ingentem numerum, magna vis peregrinorum ac mercatorum... Herodian. l. c.--Italorum emporium opulentum in primis et copiosum. Julian. Cæs. Orat. de Constant. Imper.
[Note 438: ][(retour) ] Il s'appelait alors Portus Natisonis, et Portus Aquileiensis. On l'appelle maintenant Porto di Grado.
[Note 439: ][(retour) ] Commentum excogitatum est cum veteribus admirandum. Constructas veloci studio ligneas turres propugnaculis hostium celsiores, imposuere trigeminis navibus valide sibi connexis; quibus insistantes armati... injectis ponticulis... Amm. Marc., XXI, 12.
Si le roi des Huns comptait dans son armée des soldats assez hardis pour exécuter un pareil coup de main, il n'avait pas d'ingénieurs capables de le préparer: en tout cas, il n'y songea point, mais il employa contre Aquilée les moyens ordinaires des siéges, les sapes, les béliers, les escalades, les mines, le tout sans nul succès. Bien secondée par les habitants, la garnison faisait face à tout, et une place qui avait résisté aux attaques méthodiques des légionnaires de Julien se riait de l'impéritie des Huns. Chaque jour, venait de la part d'Attila quelque tentative nouvelle que l'audace ou la ruse des assiégés changeait en désastre pour lui[440]. Le jeu des machines, les sorties, les alertes nocturnes épuisaient et décimaient ses troupes. Trois grands mois s'écoulèrent dans ce travail impuissant[441]; les chaleurs se faisaient déjà sentir, et la campagne, livrée à une dévastation continuelle, ne fournit bientôt plus ni fourrages ni vivres. Cependant on apprenait que les secours demandés par Aëtius à l'empereur d'Orient[442] allaient bientôt débarquer en Italie; le bruit se répandit même que l'empereur Marcien, ne voulant pas borner là son assistance, préparait une descente en Pannonie et menaçait la retraite des Huns. Enclins au découragement quand il leur fallait se battre contre des murailles, les Barbares s'épouvantaient au souvenir des désastres qui avaient accompagné le siége d'Orléans, et, chose étonnante dans l'armée d'Attila, le camp retentissait de plaintes et de murmures[443]. Celui-ci, impatient et blessé dans son orgueil, ne savait plus que résoudre. Poursuivre sa marche à travers l'Italie en laissant Aquilée derrière lui, c'était une imprudence qui pouvait le perdre; s'avouer vaincu en se retirant sans avoir ni pillé ni combattu, c'était une honte qu'il n'osait pas affronter: à tout prix, il lui fallait Aquilée. Un incident que tout autre eût négligé la lui livra en imprimant au courage des Huns un élan nouveau et en quelque sorte surnaturel.
[Note 440: ][(retour) ] Fortissimis intrinsecus Romanorum militibus resistentibus. Jorn., R. Get., 42.
[Note 441: ][(retour) ] Ibique cum diu multoque tempore obsidens nihil penitus prævaleret... Jorn., R. Get., ub. sup.