[Note 473: ][(retour) ] Justus quasi leo confidens absque terrore erit.--Leo fortissimus bestiarum ad nullius pavebit occursum... Proverb., 28, 1.--30.

Les ambassadeurs voyagèrent à grandes journées, afin de joindre Attila avant qu'il eût passé le Pô; ils le rencontrèrent un peu au-dessous de Mantoue, dans le lieu appelé Champ Ambulée, où se trouvait un des gués du Mincio[474]. Ce fut un moment grave dans l'existence de la ville de Rome que celui où deux de ses enfants les plus illustres, un représentant des vieilles races latines qui avaient conquis le monde par l'épée, et le chef des races nouvelles qui le conquéraient par la religion, venaient mettre aux pieds d'un roi barbare la rançon du Capitole. Ce fut un moment non moins grave dans la vie d'Attila. Les récits qui précèdent nous ont fait voir le roi des Huns dominé surtout par l'orgueil, et, si avare qu'il fût, plus altéré encore d'honneurs que d'argent. L'idée d'avoir à ses genoux Rome suppliante, attendant de sa bouche avec tremblement un arrêt de vie ou de mort, abaissant la toge des Valérius et la tiare des successeurs de Pierre devant celui qu'elle avait traité si longtemps comme un barbare misérable, employant en un mot pour le fléchir tout ce qu'elle possédait de grandeurs au ciel et sur la terre: cette idée le remplit d'une joie qu'il ne savait pas cacher. Se faire reconnaître vainqueur et maître, c'était à ses yeux autant que l'être en effet; d'ailleurs il humiliait Aëtius, dont il brisait l'épée d'un seul mot. Sa vanité et celle de son peuple se trouvaient satisfaites, et il pouvait repartir sans honte. Sous l'influence de ces pensées, il ordonna qu'on lui amenât les ambassadeurs romains, et il les reçut avec toute l'affabilité dont Attila était capable[475].

[Note 474: ][(retour) ] In Acroventu Mamboleio, ubi Mincius amnis commeantium frequentatione transitur. Jorn., R. Get., 42.--Campus Ambuleïus.

[Note 475: ][(retour) ] Tota legatione dignanter accepta, ita summi sacerdotis præsentia rex gavisus est... Prosp. Aquit., Chron., ann. 452.--Placita legatio. Jorn., R. Get., 42.

Pour cette entrevue solennelle, les négociateurs avaient pris les insignes de leur plus haute dignité; l'histoire nous dit que Léon s'était revêtu de ses habits pontificaux[476], et une révélation de la tombe nous a fait connaître en quoi ce vêtement consistait. Léon portait une mitre de soie brochée d'or, arrondie à la manière orientale, une chasuble de pourpre brune, avec un pallium orné d'une petite croix rouge sur l'épaule droite et d'une autre plus grande au côté gauche de la poitrine[477]. Sitôt qu'il parut, il devint l'objet de l'attention et des prévenances du roi des Huns. Ce fut lui qui exposa les propositions de l'empereur, du sénat et du peuple romain. En quels termes le fit-il? comment parvint-il à déguiser sous la dignité du langage ce qu'avait de honteux une demande de paix sans combat? comment conserva-t-il encore à sa ville quelque grandeur en la montrant à genoux? Par quelle inspiration merveilleuse sut-il contenir dans les bornes du respect ce barbare enflé d'orgueil, qui faisait payer si cher sa clémence par la moquerie et le dédain? S'il évoqua la puissance des saints apôtres pour protéger la cité gardienne de leurs tombeaux, s'il rappela le conquérant aux sentiments de sa propre fragilité par l'exemple de la fragilité des nations, nous ne pouvons que le supposer: l'histoire, qui nous voile si souvent ses secrets, a voulu nous dérober celui-là. Un chroniqueur contemporain, Prosper d'Aquitaine, qui fut secrétaire de Léon ou du moins son collaborateur dans plusieurs ouvrages, nous dit seulement «qu'il s'en remit à l'assistance de Dieu, qui ne fait jamais défaut aux efforts des justes, et que le succès couronna sa foi[478].» Attila lui accorda ce qu'il était venu chercher, la paix moyennant un tribut annuel, et promit de quitter l'Italie. L'accord fut conclu le 6 juillet, jour de l'octave des apôtres saint Pierre et saint Paul[479].

[Note 476: ][(retour) ] Augustiore habitu. Vit. S. Leon., ap. Boll., 11 apr.

[Note 477: ][(retour) ] «Erat indutus pontificalibus indumentis scilicet planeta sive casula, lata more antiquo, ex purpura coloris castanei... Super humero dextro crux parva rubri coloris quæ erat pallii pontificalis, et aliam crucem paulo longiorem ejusdem pallii supra pectus...» Telle est la description des vêtements pontificaux avec lesquels saint Léon fut enseveli et qu'on trouva dans sa tombe lors de la translation de ses reliques. On en peut voir tout le détail dans les Bollandistes, à la date du 11 avril. Nous devons à ce procès-verbal de translation d'avoir pu décrire le costume que portait saint Léon à l'audience d'Attila, puisque c'etaient là ses habits pontificaux, et que son biographe nous dit qu'il aborda le roi des Huns en costume pontifical, augustiore habitu.

[Note 478: ][(retour) ] Auxilio Dei fretus, quem sciret nunquam piorum laboribus defuisse: nec aliud secutum est quam præsumpserat fides. Prosp. Aquit., Chron. ad ann. 452.

[Note 479: ][(retour) ] Vit. S. Leon. Magn., ap. Bolland, 11 apr.

Il ne paraît pas qu'Attila, dans le cours de ses explications avec le pape et les deux consulaires, ait rien dit de sa fiancée Honoria et de sa volonté de l'avoir pour femme, car Léon lui aurait facilement fait comprendre que, d'après les lois romaine et chrétienne, Honoria, épouse d'un autre, ne pouvait plus être à lui. Cependant, par bizarrerie ou par calcul, afin de se conserver toujours un prétexte de guerre, il déclara en partant qu'il voulait qu'Honoria lui fût envoyée avec ses trésors en Hunnie, faute de quoi il la viendrait chercher à la tête d'une autre armée au printemps suivant[480]. Tel fut le souvenir dérisoire adressé par le roi des Huns à la sœur de l'empereur, à la petite-fille du grand Théodose: dernier témoignage de son mépris pour cette coupable folle, dans laquelle il ne vit jamais qu'un vil instrument aussi indigne de ses désirs que de son respect.