J'ai dit, en répétant le mot de Jornandès, que les fils d'Attila, nés, en divers lieux, de mères différentes, et à peu près étrangers les uns aux autres, formaient presque un peuple; la tradition en compte plus de soixante, et l'histoire en nomme six arrivés à l'âge d'homme: Ellak, Denghizikh, Emnedzar, Uzindour, Gheism et Hernakh, le plus jeune de tous et l'enfant de prédilection. Ellak, l'aîné de ceux qu'il avait eus de son épouse favorite Kerka, était seul capable de maintenir dans son intégrité le vaste empire des Huns. Attila le pensait, et sa volonté bien connue désignait Ellak comme son successeur et le chef futur de sa famille; mais les autres fils n'y consentirent point[499]. Leur père était à peine au cercueil, que leur discorde éclata avec violence: Ellak dut se résigner à faire entre eux tous un partage égal de l'empire[500]. Chez les peuples sédentaires, les partages de conquêtes, si orageux qu'ils soient toujours, offrent pourtant de bien moindres difficultés que chez les peuples nomades. Chez les premiers, la terre fournit des limites certaines: un fleuve, une montagne tracent la frontière naturelle de deux provinces; chez les seconds, la terre est l'élément incertain; la province, c'est la horde avec ses guerriers, ses femmes, ses troupeaux et ses habitations mobiles: le gouvernement des hommes s'y règle par tête comme un lot de bétail. Ce procédé, conforme aux mœurs de l'Asie septentrionale, n'avait rien de blessant pour les vassaux asiatiques ou demi-asiatiques des Huns; mais il révolta l'orgueil des Germains, qui consentaient à être sous les rois huns des sujets et non pas des choses. Alors arriva la seconde phase de dissolution qui menaçait l'empire d'Attila.
[Note 499: ][(retour) ] Quem tantum pater super cæteros amasse perhibebatur ut eum cunctis diversisque filiis suis in regno præferret: sed non fuit voto patris fortuna consentiens. Jorn., R. Get., 50.
[Note 500: ][(retour) ] Inter successores Attilæ de regno orta contentio est... Gentes sibi dividi æqua sorte poscebant... Jorn., R. Get., 50.
Ce fut le roi des Gépides, Ardaric, ce sage et fidèle conseiller du conquérant, qui donna le signal de l'insurrection contre ses fils. «Indigné de voir traiter tant de braves nations comme des bandes d'esclaves[501], dit Jornandès, il fit appel aux enfants de la Germanie pour reconquérir la liberté[502]»: les Ostrogoths y répondirent et probablement aussi les Hérules et les Suèves; le reste, avec les tribus sarmates et les Alains, se rangea du côté des Huns. Comme si la rive gauche du Danube n'eût pu leur offrir un champ de bataille suffisant, ils passèrent en Pannonie. Ce fut pour les Romains un spectacle terrible et consolant que de voir tous ces peuples animés à leur perte: Huns blancs et Huns noirs, Goths, Alains, Gépides, Hérules, Ruges, Scyres, Turcilinges, Sarmates, Suèves, Quades, Marcomans, se heurter, s'étreindre, se détruire les uns les autres avec une rage féroce. Une bataille décisive donna la victoire aux Gépides: trente mille Huns et vassaux fidèles aux Huns jonchèrent la terre; Ellak perdit la vie après avoir fait des prodiges de courage[503]. Tous ces peuples alors se dispersèrent.
[Note 501: ][(retour) ] Ardaricus, de tot gentibus indignatus, velut vilissimorum mancipiorum conditione tractari... Jorn., R. Get., ibid.
[Note 502: ][(retour) ] Contra filios Attilæ primus insurgit, illatumque serviendi pudorem secuta felicitate detersit. Jorn., ubi sup.
[Note 503: ][(retour) ] In quo prælio filius Attilæ major natu, nomine Ellac, occiditur... Jorn., R. Get., 50.
La Germanie fit alors un pas en avant. Ardaric amenant ses Gépides sur les bords de la Theiss et du Danube, s'établit au centre des États d'Attila et dans le lieu même où il résidait. Les Ostrogoths occupèrent la Pannonie, les Ruges, les Scyres, les Turcilinges, pénétrèrent jusqu'au versant méridional des Alpes, et furent admis par troupes nombreuses en Italie. Ils y reçurent des armes et des drapeaux, et on les qualifia d'armée romaine; ce fut même bientôt la seule force organisée de l'empire d'Occident. Ainsi la Romanie disparaissait pied à pied sous des conquêtes partielles et successives qui l'envahissaient par une marche sûre et irrésistible, comme la marée montante envahit la plage.
La mort d'Attila, en même temps qu'elle jetait dans l'empire d'Occident une foule de peuples déplacés et sans patrie, devint pour lui comme le signal d'une dissolution intérieure. J'ai dit plus haut que l'Occident, ébranlé, disloqué, ne se maintenait plus que par le génie d'Aëtius; Aëtius lui-même tirait sa force et sa nécessité d'Attila, suspendu vingt ans comme un épouvantail sur le monde romain. Quand cette menace cessa, l'empire et l'empereur respirèrent, et Valentinien n'eut plus qu'un désir, celui d'être délivré aussi d'Aëtius. D'ailleurs la dernière campagne avait bien diminué l'importance du patrice: Rome savait maintenant par expérience qu'elle n'avait pas besoin de l'épée pour se sauver; et que la bassesse suffisait.
Les ennemis d'Aëtius se remirent donc à l'œuvre avec plus d'ensemble que jamais: on tourna contre lui les cruelles nécessités de la guerre qui venait de finir, la ruine d'Aquilée et l'abandon de la Transpadane: on lui imputa à crime l'inaction forcée dans laquelle il s'était trouvé; on nia ses talents, on répéta de toutes parts ce que nous lisons dans Prosper d'Aquitaine, savoir, que le patrice n'avait plus montré en Italie l'habileté militaire dont il avait fait preuve en Gaule[504]. Ainsi le refroidissement public conspirait contre ce grand homme, le dernier des Romains, avec les sourdes machinations des eunuques du palais[505] et la haine mal cachée de Valentinien; lui, toujours aveugle et confiant, ne voyait rien ou ne voulait rien voir. Valentinien lui avait promis autrefois de lier leurs deux familles par le mariage d'Eudoxie et de Gaudentius: quand le patrice vint réclamer l'exécution de cet engagement, l'empereur se moqua de lui, et le promena de délai en délai. Aëtius se plaignit avec hauteur. Un jour qu'on avait écarté à dessein ses plus fidèles amis, on le fit tomber dans un guet-apens infâme, et Valentinien se donna le plaisir de le frapper lui-même de son épée[506]. Ce crime eut lieu en 454; en 455, Valentinien périt à son tour, victime de sa perfidie et de ses débauches; trois mois après, Genséric mettait Rome au pillage.