Au printemps suivant, l'infatigable batailleur rentrait en campagne avec une nouvelle armée, mais cette fois, les généraux romains étaient sur leurs gardes. Anagaste, que la haine rendait ingénieux, tendit un second piége où Denghizikh vint se jeter. On le prit, on le tua[588], et sa tête détachée du tronc fut envoyée à Constantinople, tandis que les hordes hunniques, battues, dispersées, regagnaient, comme elles pouvaient, l'Hunnivar. Le soldat porteur du message d'Anagaste arriva dans la ville impériale pendant qu'on célébrait de grandes courses de chars au cirque de bois. Le chef du roi des Huns, défiguré par la mort et par les outrages, fut promené au bout d'une pique à travers les rues et les places, pour aller ensuite figurer dans l'arène au haut d'un poteau, comme une des curiosités du spectacle[589]. La Rome d'Orient ne dissimulait pas la joie que cette mort lui causa: Denghizikh assurément n'était pas Attila, mais c'était son fils et l'ombre de ce nom, qui inspirait encore l'épouvante. On inscrivit donc avec orgueil dans les chroniques cette mention que nous y pouvons lire encore: «La onzième année de Léon empereur, Zénon et Martianus étant consuls, fut apportée à Constantinople la tête de Denghizikh, fils d'Attila[590].»
[Note 588: ][(retour) ] Dinzigichus, Attilæ filius, ab Anagasto magistro militum Thraciæ cæsus est. Chron. Pasch., p. 323.
[Note 589: ][(retour) ] Cujus caput allatum est Constantinopolim dum circenses agerentur, et per mediam urbis plateam traductum, et ad xylocircum delatum, paloque infixum est. Chron. Pasch., ub. sup.
[Note 590: ][(retour) ]..... His Coss. caput Denzicis Hunnorum regis, Attilæ filii, Constantinopolim allatum est. Marcel. Comit., Chron., ad ann. 469.
La mort du représentant le plus élevé de la famille d'Attila rompit peut-être le dernier lien qui rattachait entre eux les membres de cette famille, et jeta les tribus de l'Hunnivar dans des discordes où elles faillirent s'abîmer; mais elle consolida l'alliance des Huns fédérés avec le gouvernement romain. Elle eut aussi pour conséquence d'élargir la barrière que le changement de vie ou de condition politique avait mise entre les tribus sédentaires et les tribus nomades, et de rendre ces deux fractions de la même race de plus en plus étrangères l'une à l'autre. C'est en effet de ce moment que les colonies hunniques de Pannonie et de Mésie, libres de tout empêchement extérieur, marchent d'une allure plus franche vers la civilisation ou du moins vers cette imitation des habitudes romaines qui constituait le premier degré de la romanité[591]. Le progrès peut se suivre de loin en loin, dans l'histoire, à des indices assurés. Cependant elles ne perdent que lentement leur individualité de race, et au bout d'un siècle on les reconnaissait parfaitement pour des populations hunniques, au costume, au langage, à certaines institutions maintenues soigneusement. Elles étaient gouvernées par des chefs nationaux qui prenaient le nom de rois chez les tribus les plus importantes, et ces rois, subordonnés aux magistrats romains dans les choses générales de la politique et de la guerre, étaient ordinairement agréés, quelquefois imposés par l'empereur. Quoique les tribus eussent généralement conservé leurs noms indigènes, quelques groupes portaient des dénominations latines qui leur venaient soit de leur destination spéciale, soit des circonstances topographiques de leurs cantonnements. De ce nombre étaient les Fossaticii[592], préposés, comme l'indiquait leur nom, à la garde d'une partie du fossatum, fossé ou rempart de défense, et les Sacromonticii, campés suivant toute apparence sur une hauteur appelée Mont-Sacré; telle était encore la colonie du Château de Mars, qui cultivait les environs de cette forteresse. C'est à Jornandès que nous devons la plupart de ces détails; ce qui veut dire que sous un certain point de vue leur autorité n'est pas contestable. Jornandès était né en Mésie, chez le petit peuple des Mésogoths. Son aïeul, Péria, avait été notaire ou secrétaire du roi alain Candax, le vassal et le compagnon d'Hernakh, et son père, Alanowamuthis, exerçait probablement la même profession, qui consistait à rédiger dans les divers idiomes parlés sur le Danube la correspondance des rois barbares; lui-même aussi, bien qu'illettré (c'est lui qui nous le dit), suivit la carrière de son aïeul avant d'entrer dans les ordres sacrés[593]. De telles fonctions donnaient une connaissance parfaite de toutes les affaires intérieures et extérieures de ces petits royaumes. Quand donc Jornandès nous entretient des Huns pannoniens et mésiens, c'est plus qu'un historien contemporain, plus qu'un témoin oculaire, c'est presque un acteur des événements qui nous en parle par sa bouche.
[Note 591: ][(retour) ] Dans les formules de ce temps, Romania, comme on l'a vu précédemment, désignait les possessions romaines, romanitas la condition du sujet romain, et par opposition à barbaries, la civilisation.
[Note 592: ][(retour) ] E quibus nunc usque Sacromonticii et Fossaticii dicuntur. Jorn., R. Get., 49.
[Note 593: ][(retour) ] Cujus Candacis Alanowamuthis patris mei genitor Peria, id est meus avus, notarius quousque Candax ipse vireret, fuit... Ego item, quamvis agrammatus, Jornandes, ante conversionem meam notarius fui. Jorn., R. Get., 49.
On compterait difficilement tous les Huns sortis des colonies danubiennes qu'éleva le hasard ou le mérite à de hauts grades dans la milice romaine; il nous suffira de citer Acum, maître des milices d'Illyrie, Mundo, petit-fils d'Attila et lieutenant de Bélisaire, le patrice Bessa, dont les services furent obscurcis par la cupidité, et deux frères, Froïlas et Blivilas, celui-là maître des milices, celui-ci duc de la Pentapole: tous deux ainsi que Bessa venaient de la colonie du Château de Mars[594]. La faveur qui environnait les Huns fédérés à la cour de Constantinople pendant la première moitié du VIe siècle ne peut se comparer qu'à celle dont jouirent les Goths un siècle auparavant, sous les règnes d'Arcadius et de Théodose II. On leur prodiguait les dignités et les commandements, on singeait leurs manières, on s'engoua même de leur costume. Les jeunes Byzantins à la mode, les élégants factieux du parti des bleus, se faisaient couper les cheveux très-ras sur le front, à la façon des Huns, et portaient la tunique et le large pantalon en usage chez ce peuple[595]. Justinien lui-même affectionnait ce vêtement, qui figura avec honneur sous les tentes de Bélisaire et de Narsès[596]. S'il arrivait qu'un de ces petits rois huns, cédant aux amorces de la cour de Byzance, consentît à recevoir le baptême, c'était une bonne fortune pour la politique romaine autant au moins que pour le christianisme. La ville, tout l'empire même, se mettait en fête; l'empereur était ordinairement parrain, l'impératrice marraine[597], et le monde chrétien assistait au spectacle assurément fort curieux d'un successeur de Constantin tenant sur les fonts de baptême quelque petit-fils d'Attila.
[Note 594: ][(retour) ] Castrum Martena.... ex quo genere fuit Blivilas, dux Pentapolitanus ejusque germanus Froïlas et nostri temporis Bessa patricius. Jorn., R. Get., ibid.