«Je rêvais aussi que les filles de la mort, les cruelles Nornes, étaient venues ici la nuit dernière, dans leurs plus beaux atours, pour chercher un mari; elles étaient hideuses à voir! C'est toi, Gunther, qu'elles avaient choisi, et elles t'invitèrent à les suivre au banquet des trépassés[546].--C'est trop me retarder par des discours, s'écria enfin Gunther; ce qui est arrêté est arrêté, nous partirons malgré tous les présages!»
[Note 546: ][(retour) ] Fæminas existimabam defunctas... quæ te virum eligere cupiebant--te cito invitabant--ad sedilia sua. Ibid., 25.
Les présages n'étaient que trop véridiques, ainsi que la suite le prouva. Lorsque les hommes du Rhin, avec leur cortége de guerriers, arrivèrent à la demeure d'Attila, ils trouvèrent la ville barricadée comme pour un siége, et la porte rendit un bruit de verrous quand Hagen vint la heurter. «On n'entre pas aisément ici, lui dit en ricanant le messager qui les amenait: je vous conseille de retourner chez vous, ou plutôt attendez-moi un peu, afin que j'aille vous tailler une potence.» Les Niebelungs, pour toute réponse, lui fendirent la tête à coups de hache. La porte s'ouvrit et Attila parut: «Soyez les bienvenus parmi nous, leur dit-il, à la condition de me livrer le trésor qui appartient à Sigurd et qui est le douaire de Gudruna.--Tu ne l'auras jamais, répondit Gunther; et si nous devons mourir, vois par celui-ci, qui était un des tiens, que nous ne tomberons pas les premiers.» Et ils lui montrèrent le cadavre de son envoyé. Alors la bataille commença: les Huns saisirent leurs arcs, les Niebelungs leurs boucliers; les flèches et les javelots se croisaient et se heurtaient dans l'air. Tout à coup une femme se précipite entre les combattants: c'était la reine Gudruna, que le bruit avait attirée hors de son palais; sa chevelure était en désordre; elle avait arraché les colliers qui chargeaient son cou, et les anneaux d'argent roulaient brisés sur la poussière. Elle embrassa tendrement ses frères et essaya de les réconcilier avec son mari; mais elle n'y réussit pas.
Pendant la moitié du jour, la bataille dura sans se ralentir; le sang ruisselait sur la terre comme une rivière; enfin Gunther et Hagen, accablés par le nombre, sont faits prisonniers et enfermés tous les deux dans un cachot. Attila allait de l'un à l'autre, les menaçant de la mort s'ils ne lui déclaraient pas l'endroit où ils avaient caché son trésor; mais ni l'un ni l'autre ne voulait parler. «Hagen et moi, disait Gunther, nous nous sommes juré entre nous de ne jamais révéler notre secret; je ne puis te le dire, tant que Hagen sera vivant.» Alors on lui apporta un cœur sanglant placé sur un plateau: «Oh! ce n'est pas là le cœur d'Hagen l'intrépide, s'écria Gunther, c'est le cœur du lâche Hialla; il tremble sur ce plat, il tremblait deux fois plus fort dans la poitrine de son maître.[547]» On tua alors Hagen, et on lui arracha le cœur. «Je reconnais celui-là, s'écria Gunther en le voyant; il ne tremble pas du moins, c'est le cœur de Hagen. Et maintenant, Attila, maintenant que je reste seul, écoute; cherche au fond du Rhin, le trésor y est tout entier: les anneaux et les bracelets d'or étincellent avec plus d'éclat sous les vagues du fleuve qu'ils ne feraient aux bras des Huns.» Attila, au comble de la colère, fait jeter le Niebelung dans une fosse remplie de serpents. Gunther avait sa lyre avec lui, il en frappe les cordes de son pied, et tous les hommes tressaillent, toutes les femmes pleurent, les serpents s'apaisent et les aspics s'engourdissent; mais la mère d'Attila, changée en vipère, s'élance sur lui et lui ronge le foie. Gunther expire en riant et va boire la cervoise avec les Ases à la table d'Odin.
[Note 547: ][(retour) ] Hic habeo cor--Hiallii trepidi,--dissimile cordi--Högni intrepidi--quod multum tremit--jacens in patina;--tremuit dimidio magis,--cum in pectore jaceret. Atla-Q., 24.
Maintenant c'est le tour de Gudruna: à chacun sa vengeance, à chacun son jour de triomphe. Elle regrette surtout Hagen, son jeune frère, son frère préféré. «Nous avions été élevés ensemble, dit-elle, deux sous un seul toit; nos jeux étaient les mêmes, nous grandissions côte à côte comme deux jeunes arbres dans le verger de mon père; c'était toujours de colliers semblables que ma mère Brunehilde aimait à nous parer. Oh! je ne te pardonnerai jamais le meurtre de mes frères! et quoi que tu puisses faire désormais pour moi, rien de toi ne me plaira plus.» Elle semble ensuite se résigner à la fatalité de son sort. «Que peut une faible femme contre la puissance des hommes? La cime de l'arbre se sèche quand les rameaux lui sont enlevés, et la plante s'inclinera jusqu'à terre, si vous lui retranchez son tuteur. Règne donc tout à ton aise, Attila, et fais ici tout ce qu'il te plaît.» Attila crut l'avoir calmée: «il eut tort, ce roi prudent, dit le vieux poëme scandinave; en se montrant oublieuse et gaie, Gudruna jouait un double jeu[548].» En effet, les plus noirs projets roulaient dans son cerveau. Elle exige enfin une dernière concession à son chagrin: qu'elle puisse offrir un repas funèbre à la mémoire de ses frères et qu'Attila y assiste avec elle, elle se montrera satisfaite. Un banquet somptueux est préparé par ses soins... et Attila mange le cœur de ses deux fils accommodé avec du miel.
[Note 548: ][(retour) ] Male evenit consilium Attalo:--attamen ille possidebat animum supientem... Edda. Atla-Mâl.
Dans le tableau de cette scène horrible que les scaldes groënlandais, auteurs de l'Atla-Mâl et de l'Atla-Quida, traitent tous deux avec complaisance, et dans laquelle ils accumulent tout ce que la poésie scandinave possède d'images féroces et de détails hideux, et elle est, comme on sait, très-riche en ce genre, il éclate par-ci par-là quelques traits vrais et touchants. Ainsi, dans l'Atla-Mâl, Gudruna attire vers elle ses enfants par des paroles caressantes; puis, quand elle les tient, elle les attache à un billot. «Ces lionceaux, dit le poëte, furent frappés de surprise, mais ils ne pleurèrent point[549]; se collant au sein de leur mère, ils lui demandaient ce qu'elle leur voulait.--Je veux vous tuer tous deux; c'est une fantaisie que je nourris depuis longtemps.--Mère, tue tes enfants si tu veux, tu en as le droit[550], et personne ici ne t'en empêche; mais songe que c'est un grand crime et que tu devras t'en repentir. Tes enfants auraient grandi joyeusement, et mon frère serait devenu un guerrier.» Dans l'Atla-Quida, elle adresse ces paroles à son mari: «Tu ne les appelleras plus sur tes genoux pendant le repas, ton cher Erp et ton cher Eitill, si gais tous deux et animant encore la gaieté du festin. Tu ne les verras plus assis sur ce siége en face de toi, distribuant des cadeaux à tes hommes, ou là-bas, au milieu des guerriers, maniant la poignée des lances, caressant la crinière des chevaux et excitant par leurs cris l'ardeur des coursiers[551].»
[Note 549: ][(retour) ] Ea adlexit parvulos--et trabi applicuit;--consternabantur feroces--neque tamen plorabant. Atla-M., 73.
[Note 550: ][(retour) ] Macta tu, ut lubet, pueros;--id nemo impedire potest. Ibid., 74.