[Note 615: ][(retour) ] De genere Turul. Sim. Kez. l. ii, c. 1, § 4.
D'après le conseil de Théodoric de Vérone, Attila traverse le Rhin et entreprend la conquête des Gaules. Je ne le suivrai pas dans les détails du récit traditionnel, qui ne fait guère que résumer les légendes des pays latins, en les accommodant à sa guise et les tournant à la gloire des Huns. Il fallait s'attendre à y trouver Attila toujours vainqueur; c'est ce qui arrive en effet, même au combat des champs catalauniques, qui ne se passe point en Champagne, comme le veut l'histoire, mais en Catalogne à cause de la ressemblance des noms. Là, un tiers de l'armée hunnique se sépare du reste, pour aller conquérir l'Espagne et le Maroc[616], tandis que les deux autres tiers ravagent la Gaule, parcourent la Frise, le Danemark, la Suède, la Lithuanie, et regagnent les bords du Danube par la Thuringe. Ces guerres épisodiques fournissaient aux rapsodes magyars des cadres commodes, dans lesquels la noblesse de Hongrie pouvait aisément intercaler ses aïeux.
[Note 616: ][(retour) ] Sim. Kez. l. i, c. 3, § 1.--Chron. Bud., p. 21, 22.--Thwrocz., c. 15, 16.
Le retour d'Attila à Sicambrie amène entre son frère et lui la sanglante tragédie qui malheureusement appartient à l'histoire comme à la tradition. Buda, animé d'une secrète envie, a déplacé la borne posée par Attila entre leurs deux gouvernements. Il a fait plus: au mépris des ordres de son frère, qui prescrivait que Sicambrie portât son nom, Buda l'a fait appeler Budavar, c'est-à-dire la ville, la forteresse de Buda. Irrité de ces actes de désobéissance, Attila le traite en rebelle et le tue. «Les Germains, frappés de crainte, dit à ce propos Simon Kéza, se hâtèrent de changer le nom de Sicambrie en celui d'Ethelburg, ville d'Ethel ou d'Attila; mais les Huns, qui n'avaient pas peur, continuèrent à l'appeler Budavar[617].» C'est aujourd'hui la ville de Ó-Bude, Vieille-Bude.
Maître d'une grande partie de l'univers, Attila veut régler la police de son royaume. Il établit un service de surveillance et de guet qui, de Sicambrie comme d'un point central, se dirige vers les quatre points cardinaux. Des crieurs échelonnés d'espace en espace sur ces lignes, jusqu'à la portée de la voix humaine, se transmettent mutuellement les nouvelles, et chaque jour l'on sait aux extrémités du monde ce que fait le grand roi des Huns[618].
[Note 617: ][(retour) ] Teutonici interdictum formidantes eam Echulburc (Etzelburg) vocaverunt, Hunni vero curam parvam illud reputantes interdictum, usque hodie eamdem vocant Oubudam (Ó Budam) sicut prius. Sim. Kez., l. i, c. 3, § 4.
[Note 618: ][(retour) ] Sim. Kez., l. i, c. 3, § 5.--Chron. Bud., p. 24.
L'Italie lui manquait encore: il y conduit une armée innombrable. Tandis qu'il ravage d'abord la Dalmatie et l'Istrie, et rase au niveau du sol les magnifiques palais de Salone, Zoard, un de ses capitaines, descend, le long de la mer Adriatique, vers l'Apulie et la Calabre. Zoard parcourt ce pays le fer et la flamme en main; il dévaste la terre de Labour et couronne son expédition par le sac de l'abbaye du Mont-Cassin[619]. Là s'enchaînait, suivant toute apparence, une série d'épisodes destinés à glorifier les grandes maisons hongroises, principalement celle de Léel, dont Zoard était réputé le fondateur.
[Note 619: ][(retour) ] Sim. Kez., l. i, c. 4, § 1.--Chron. Bud., p. 27.--Thwrocz. c. 20, 21.
La tradition éprouve ici dans les chroniques une sorte de bifurcation que je dois signaler. Celles qui sont postérieures au xiie siècle ne font guère que copier les traditions locales et les légendes qu'elles ont empruntées à l'Italie: ainsi le prétendu siége de Ravenne, la conférence d'Attila avec l'archevêque arien de cette ville, qui l'engage à marcher sur Rome pour exterminer le pape et la papauté, l'apparition de saint Pierre et de saint Paul armés de glaives et menaçant la tête du roi des Huns tandis que saint Léon le supplie à genoux, toutes ces fables italiennes, dont j'ai parlé dans l'exposé des traditions latines, sont reproduites presque sans variantes par Simon Kéza et par ses imitateurs. Mais les chroniques antérieures au xiiie siècle ne contiennent rien de ce bagage étranger. C'est donc à elles qu'il faut demander la vraie et pure tradition magyare sur la campagne d'Attila en Italie; nous la trouvons en effet dans la chronique de l'évêque Chartuicius, empreinte d'une originalité et d'une grandeur poétique incomparables. Ce n'est plus ici la peur de deux fantômes qui arrête Attila aux portes de Rome, l'empêche de violer la ville éternelle et sauve de la profanation les tombeaux des apôtres; ce n'est pas même la prière d'un pape agenouillé: c'est Dieu qui vient en personne changer la résolution du barbare. Jésus-Christ ordonne à son fléau de respecter les ossements de ceux qui furent ses vicaires, et il lui promet, pour prix de sa docilité, qu'un de ses successeurs recevra un jour d'un des successeurs de Pierre une grâce qui rejaillira sur toute sa race. Le grand marché est conclu par l'intermédiaire d'un ange, et l'on aperçoit en perspective, dans le lointain des siècles, la conversion des Magyars au christianisme, saint Étienne, le pape Sylvestre et la sainte couronne de Hongrie. Telle est la vraie tradition, ainsi qu'elle était formulée au lendemain de la mort de saint Étienne. Quelle différence n'y a-t-il pas entre cette inspiration vraiment épique et les grossières imaginations de la légende italienne! En abrégeant le précieux récit de Chartuicius, je tâcherai de lui conserver son caractère de simplicité biblique et d'énergie parfois sauvage.