«Le roi Attila, dit le vieux chroniqueur, franchit les montagnes des Alpes, et parcourt la vaste plaine de Lombardie toute parsemée de villes florissantes, tout entrecoupée de murailles, toute décorée de hautes tours: il dévaste la campagne, il ruine les villes, il nivelle les tours, il disperse les pierres des murailles, et fait peser tant d'épouvanté et de calamités sur les habitants que ceux-ci le surnomment la plaie de Dieu[620].

[Note 620: ][(retour) ] Terram vastavit, muros dissipavit, turres confregit, pro iniquitate autem tali, plaga Dei appellatus est. Chartuic., Chron. Hung. 3.

«Une seule idée le préoccupe, celle de parcourir l'univers entier et de fouler aux pieds l'empire romain; il fait donc marcher son armée du côté de Rome; lui-même la précède, l'âme cuirassée de férocité[621]. A la première station de la nuit, comme il dormait sous sa tente, un ange du ciel lui apparaît et lui dit:--«Écoute, Attila, voici ce que te commande le Seigneur Dieu Jésus-Christ. N'entre pas avec ta colère dans la sainte cité, où reposent les corps de mes apôtres; arrête-toi ici et retourne sur tes pas. Quand tu auras de nouveau traversé les Alpes, tu entreras dans la contrée des Croates et des Esclavons; je te la livre, parce que les peuples qui l'habitent ont mérité ma malédiction en s'élevant contre un roi que j'aimais et le faisant périr traîtreusement, car ils ont dit dans leur cœur: Il n'y aura jamais de roi sur nous, mais nous-mêmes nous serons rois. Voici encore ce que je te promets pour prix de ta soumission: un jour viendra où ta génération visitera Rome en toute humilité, et un de tes descendants y recevra le don d'une couronne qui n'aura point de fin[622].» L'ange disparut à ces mots.

[Note 621: ][(retour) ] Armatus feroci animo procedebat. Chartuic., Chron. hung., 3.

[Note 622: ][(retour) ] Generationem autem tuam post te in humilitate Romam visitare et coronam perpetuam habere faciam. Id., ub. sup.

«Quand le matin fut venu, Attila, se rappelant son rêve, obéit aux paroles de l'ange. Il replie ses tentes, donne à son armée le signal du retour, et reprend à travers l'Italie la route qu'il venait déjà de parcourir. On eût dit que ce n'était plus Attila, tant son cœur avait changé. Il entrait dans les villes et ne les pillait point; il passa devant Venise et l'épargna. A quelques milles au delà, il fait halte sur le rivage de la mer et fonde une grande cité que de son nom il appelle Attileia: ce fut la ville d'Aquilée. Lorsqu'il la voit debout, il recommence sa marche et entre dans les Alpes carinthiennes, où le guide la vengeance céleste. Au revers des montagnes, il aperçoit, rangés en bon ordre, avec leurs hommes d'armes, les princes de Croatie et d'Esclavonie, qui cherchent à lui couper le passage. Leurs troupes innombrables couvrent à perte de vue la plaine, les vallées, les collines; et le soleil, répercuté sur les boucliers d'or, embrase les montagnes comme d'un vaste incendie. Attila descend, et la bataille s'engage. Huit jours entiers on se bat sans repos ni trêve; enfin le Seigneur livre aux mains d'Attila la terre des Slaves et des Croates, parce que ces hommes étaient infidèles[623], et que le roi des Huns avait obéi docilement aux ordres de Dieu.

[Note 623: ][(retour) ] Tradidit autem eos Deus in manus Attilæ regis propter regem eorum... quem tradiderunt et turpiter occiderunt. Chartuic., Chron. Hung., 3.

«Maître de la Croatie et de l'Esclavonie, Attila passe la Drave. Plus il parcourt le pays qu'il a conquis, plus il l'aime. Du pied des Alpes au Danube, ce ne sont que prairies verdoyantes, tapissées de hautes herbes, peuplées de troupeaux et de pâtres, de juments et de poulains indomptés[624]. Au delà du Danube et de la Theïsse s'étend une contrée plus spacieuse encore et plus belle, plus riche en prairies, plus abondante en moissons. Longtemps il avait roulé dans son esprit le projet de retourner en Asie, au berceau de ses ancêtres; il délibère de nouveau en lui-même s'il accomplira ce dessein, ou s'il se fixera dans le pays soumis par ses armes. Se souvenant alors de la promesse de l'ange, il se décide à rester, établit son armée à demeure, distribue la terre aux princes et aux barons, et, du consentement de tous, règle que son fils aîné sera roi après sa mort.»

[Note 624: ][(retour) ] Terram planam et campestrem herbisque superfluis virentem, pastoribus et pecudibus, jumentis et poledris indomitis plenam. Id., ibid.

Attila avait alors cent vingt-quatre ans[625], ce qui n'était pas chez les Huns un âge très-avancé, puisque son père Bendekuz vivait encore et gouvernait en Asie la tribu des enfants de Nemrod[626]. A cet âge, il n'a rien perdu de l'ardeur et des passions de la jeunesse. Un peuple de femmes qu'il augmente sans cesse par de nouveaux mariages remplit son palais: à leur tête figurent deux princesses de sang illustre, la Romaine Honoria, fille d'Honorius, empereur de Grèce, et la Germaine Crimhilde, fille du duc de Bavière. Chacune d'elles lui a donné un fils, déjà sorti de l'adolescence: le fils d'Honoria se nomme Chaba, celui de Crimhilde, Aladarius. Enfants de deux mères rivales, ces deux jeunes gens se jalousent, et leur inimitié menace l'empire des Huns de déchirements et de ruines. Nous trouvons ici un mélange bizarre de la tradition nationale avec la tradition allemande; celle-ci a fourni Crimhilde, celle-là Honoria. La vanité asiatique n'a pas voulu que l'amour d'une fille d'empereur romain, si indigne qu'on la supposât, fût perdu pour un roi des Huns, et elle a marié Attila à la petite-fille de Théodose. Elle a fait plus: elle a voulu que sa descendance légitime se perpétuât seulement par cette misérable folle qu'il ne réclama jamais sérieusement, et qu'il dédaigna quand il put l'avoir. Honoria, dans la tradition magyare, est la véritable épouse d'Attila, la souche féminine des ducs et rois de la Hongrie, l'aïeule prédestinée de saint Étienne.