[Note 632: ][(retour) ] Propter quod ex Scythia uxorem non accepit, sed traduxit de gente Corosmina. Id., ibid.
Mais Chaba et ses quinze mille compagnons fugitifs ne sont pas le seul débris du peuple d'Attila; un autre débris parvient à se maintenir en Hunnie. La chaîne des Carpathes, comme on le sait, est couronnée à l'orient par un grand cirque de montagnes abruptes qu'un défilé presque inaccessible ferme au midi, et qui s'ouvre et s'incline doucement du côté du nord. Les forêts séculaires dont ce plateau est couvert lui ont fait donner en langue hongroise le nom d'Erdeleu, terre des forêts, en latin Transylvania. Trois mille guerriers huns échappés au massacre de Crimhilt s'y sont retranchés comme dans une forteresse naturelle; mais comme ils voient les Germains acharnés à l'extermination de leur race, ils quittent leur nom de Huns, afin de se mieux cacher et prennent celui de Szekelyek[633] (Siculi), qui ne signifie pas autre chose qu'habitants des siéges administratifs ou des districts[634]. A la faveur de ce subterfuge, ils se propagent et conservent leur indépendance, soit contre les Germains, soit contre les Valakes et les Slaves. Du haut des montagnes où il est campé comme en vedette, le Sicule a les yeux incessamment tournés vers l'Asie, d'où il attend Chaba et les Magyars, et avec eux la délivrance de sa terre natale; mais son attente est vaine, il faut qu'il se passe quatre générations d'hommes avant que le temps marqué pour cette délivrance soit accompli, et c'est à lui, enfant des compagnons d'Attila, qu'est réservé l'honneur d'introduire les Magyars dans l'héritage des Huns. Le Sicule est en Occident ce qu'est en Orient la tribu de Chaba, le gardien officiel de la tradition. Ce rôle, il le revendiquait au moyen âge, et son langage était plein d'allusions à l'histoire du conquérant et de ses fils. Ainsi il donnait à une plante médicinale de ses montagnes le nom de baume de Chaba, «attendu que Chaba, instruit dans les secrets de la nature, avait employé cette herbe après la bataille de Crimhilt à guérir ses soldats blessés et à se guérir lui-même[635].» On citait de lui, dès le xiie siècle, un proverbe plein de mélancolie patriotique et de tendresse. Un Sicule se séparait-il de l'ami qu'il craignait de ne plus revoir, il lui disait avec un doux reproche: «Oh! tu me reviendras, quand Chaba reviendra de la Grèce[636]!»
[Note 633: ][(retour) ] Timentes occidentis nationes, in campo Chigle usque Arpad permanserunt, qui se ibi non Hunnos, sed Zaculos (al. Siculos) vocarunt. Sim. Kez, l. 1, c. 5, § 6.
[Note 634: ][(retour) ] Szek, siége administratif, d'où Szekelyek habitant des siéges administratifs.
[Note 635: ][(retour) ] Pimpinella saxifraga Chaba-Ire, hoc est, Chabæ implastrum; nam ferunt Chabam regem Attilæ regis minorem filium... Olahus. Vit. Attil.
[Note 636: ][(retour) ] Unde vulgus adhuc loquitur in communi: Tunc redire debeas, dicunt recedenti, quando Chaba de Græcia revertetur. Sim. Kez. l. 1, c. 4, § 6.--Thwrocz., i, c. 24.
Dans toutes ces traditions, il n'est pas question de l'empire avar. Les Avars y sont confondus avec les Huns; leurs guerres de Carinthie, de Dalmatie et d'Allemagne y sont attribuées à leurs devanciers ou à leurs successeurs, et les exploits de Baïan allongent la vie d'Attila. Si quelque vague souvenir du nom d'Avar reste encore dans le moyen âge hongrois, il s'applique à on ne sait quelle race de sorciers et de fées qui aurait construit ces grands remparts des kha-kans, dont les derniers vestiges ont disparu de nos jours[637]. Quant aux Sicules, l'opinion est unanime depuis le xie siècle pour les considérer comme un peuple antérieur à l'arrivée des Magyars sur les bords du Danube. En admettant cette antériorité, qui paraît incontestable, on peut encore se demander si les Sicules, comme ils le prétendent, sont un reste des Huns d'Attila, ou simplement un reste des Avars. Historiquement leur descendance directe des Huns n'aurait rien d'impossible, car les faits démontrent qu'il resta parmi les Gépides, devenus maîtres de la Hunnie, plusieurs noyaux de population hunnique, et même un fils d'Attila[638]; toutefois il est plus raisonnable, plus conforme à la nature des choses, de voir dans le peuple sicule une tribu avare que les envahissements des Slaves n'ont pas eu le temps d'étouffer. L'une ou l'autre hypothèse est indifférente dans la question qui nous occupe. Le rôle attribué aux Sicules par la tradition, d'avoir été les introducteurs des Magyars dans l'ancienne Hunnie et les gardiens des souvenirs d'Attila, s'expliquerait également bien, que les Sicules fussent des Avars, ou qu'ils fussent des Huns.
[Note 637: ][(retour) ] On peut consulter sur ces vagues traditions l'intéressant ouvrage de M. J. Boldényi, la Hongrie ancienne et moderne, 1851.
[Note 638: ][(retour) ] Histoire des Fils et des Successeurs d'Attila, c. i.