[Note 666: ][(retour) ] Pro eo enim Ver-Bulchu vocatus est, quia cum avus ejus in prælio Crimildino per Teutonicos fuisset interfectus, et id ei pro certo constitisset, volens recipere vindictam super eos, plures Germanos assari fecit super veru, et tanta crudelitate dicitur in eos exarsisse, quod quorumdam quoque sanguinem bibit, sicut vinum. Sim. Kez., l. ii, c. i, § 11.
SAINT ÉTIENNE ET LA SAINTE COURONNE.
Nous arrivons au dénoûment de l'épopée magyare, et quelques explications historiques préliminaires aideront à bien comprendre le sens profond de cette péripétie, qui clôt les temps héroïques de la Hongrie ainsi que la tradition proprement dite.
De l'époque d'Arpad, nous sommes transportés aux dernières années du xe siècle. Il y a quatre-vingts ans que les Magyars ont fondé un petit État au midi des Carpathes, et quatre-vingts ans que le pillage et la dévastation partent de ce petit État pour aller atteindre jusqu'aux nations européennes les plus éloignées. Une haine instinctive du christianisme et le goût des profanations donnent à ces ravages un caractère particulièrement effrayant pour la chrétienté. On ne peut disconvenir que l'intrusion de cette république de brigands païens au cœur même de l'Europe n'ait été, pendant près d'un siècle, un vrai fléau pour le christianisme et pour la civilisation. L'Europe eut beau mettre ces brigands hors du droit des nations, attacher les chefs au gibet, et traiter les soldats sans quartier: ce triste système de représailles, en ravalant la civilisation au niveau de la barbarie, n'amenait que l'exaspération de la barbarie même. On songea enfin à l'emploi d'un remède essayé à diverses époques sur les peuples païens de l'Europe septentrionale, et qui consistait dans un certain mélange de coercition morale et de violence armée. Quand un de ces peuples qui gênaient le développement chrétien et monarchique des grands États européens se rendait par trop insupportable à ses voisins, on le pourchassait, on le mettait aux abois, et lorsque, à bout de ressources, il implorait la paix, on la lui accordait telle qu'elle le chargeât d'une double chaîne, au dehors et au dedans. Ainsi on l'obligeait par traité à recevoir des missionnaires chrétiens, à laisser construire des églises et des couvents sur son territoire, à reconnaître les évêques qu'on lui donnerait, et ces instruments d'une conquête religieuse, mis sous la foi des traités, asservissaient ce peuple en changeant ses mœurs. Dagobert avait usé de ce procédé, non sans succès, avec les Bavarois, Charlemagne avec les Saxons, et les empereurs germains de la maison de Saxe l'éprouvaient à leur tour sur les populations slaves de la Pologne.
La cour de Rome, comme on le pense bien, était toujours de moitié dans l'application de ce remède héroïque, et les armes qu'elle avait en main ne possédaient pas moins de puissance que l'épée temporelle des empereurs d'Allemagne, quoiqu'elles fussent d'une autre nature. La plupart des peuples susceptibles d'être ainsi convertis se trouvaient organisés en aristocraties militaires, sorte de gouvernement essentiellement favorable à l'esprit de turbulence et d'entreprise: tant que cette forme d'administration devait persister, il semblait impossible d'obtenir de ces peuples avec l'exécution sincère des traités un état de paix durable. Force était donc de ruiner le gouvernement aristocratique chez la peuplade qu'on voulait convertir, et d'amener celle-ci à une monarchie fondée sur des principes analogues à ceux des autres gouvernements européens; c'était là un des premiers soins de la politique chrétienne et civilisatrice. Le but n'était pas très-difficile à atteindre, l'ambition des hommes aidant. On faisait briller aux yeux de chefs avides de pouvoir et rivaux les uns des autres la perspective d'une royauté concédée au plus digne, c'est-à-dire à celui qui aurait montré le plus de zèle pour la propagation du christianisme parmi les siens, et c'était au pape, dispensateur des couronnes en vertu du droit divin, qu'appartenaient le choix et l'institution des nouveaux rois. Les évêques et les missionnaires, agents du pouvoir pontifical près des nations en cours de conversion, travaillaient incessamment l'esprit des chefs, et l'appât d'une couronne manquait rarement son effet. Les choses se passaient ainsi en Pologne dans les dernières années du xe siècle. Commencée à grands coups d'épée par l'empereur Othon Ier, la conversion des Polonais se poursuivait sous des auspices plus pacifiques. Le duc qui les gouvernait alors, Miesco, autrement dit Miecislas, néophyte plus ambitieux que convaincu, s'agitait en tout sens sinon pour consolider l'œuvre chrétienne, du moins pour faire croire au pape qu'il l'avait consolidée, et déjà il réclamait ce titre royal qui était l'aiguillon et la récompense des grands succès.
Ce fut vers cette époque et dans des circonstances à peu près pareilles que la foi chrétienne s'introduisit en Hongrie à la suite d'un traité de paix. Les Hongrois avaient lassé la patience de leurs voisins, soit en leur faisant directement la guerre, soit en entrant comme auxiliaires dans toutes les révoltes qui les déchiraient. Enfin en 955 les Germains se concertèrent pour exterminer cette nation turbulente. Tandis qu'elle assiégeait la ville d'Augsbourg avec une année qui renfermait toute sa jeunesse, l'empereur Othon Ier, accompagné de forces supérieures, cerna les assiégeants, les culbuta soit contre la ville, soit contre la rivière du Lech, qui la traverse, et, refusant de les recevoir à composition, ne leur laissa que le choix de leur mort. Leurs deux chefs, Léel et Bulchu, furent pendus au gibet de Ratisbonne[667], ainsi que je l'ai raconté plus haut. Cette terrible défaite abattit l'audace des Magyars qui demandèrent la paix en suppliant; mais l'empereur Othon, après de longs refus, ne l'accorda qu'à la condition qu'ils se feraient chrétiens, ou du moins qu'ils ouvriraient leur territoire au christianisme. Les féroces Magyars reçurent donc des missionnaires, laissèrent construire chez eux des églises, eurent des prêtres et des évêques, mais ne se firent point chrétiens. Leurs prédicateurs périrent presque tous de mort violente, et le duc Toxun, sous le gouvernement duquel avait été conclu le traité, mourut dans l'impénitence païenne. Sous Geiza, son fils et son successeur, le christianisme fit un assez grand pas. Ce duc hongrois, qui paraît avoir eu plusieurs femmes, en aimait une passionnément, et celle-ci, d'un caractère viril et décidé, qui montait à cheval, buvait et se battait comme un homme, avait pris sur lui un ascendant presque absolu. Elle était fille de Gyla, duc de Transylvanie, se nommait Sarolt, et avait reçu des Slaves, à cause de sa grande beauté, le surnom de Beleghnegini[668], c'est-à-dire la belle maîtresse. Un beau jour, elle se convertit, et bientôt après Geiza fut baptisé.
[Note 667: ][(retour) ] Mala morte ut digni erant mulctati sunt; suspendio namque crepuerunt. Witichind. Chron., 3, ad ann. 955.--Suspensi patibulis. Hepidan. Monach. eod ann.
[Note 668: ][(retour) ] Voir plus haut les Légendes et Traditions germaniques.--Cf. Pray, p. 376 et seqq.
Jusqu'à quel point l'éclat de cette couronne royale qu'on faisait resplendir dans le lointain aux yeux des néophytes concourut-il, avec les séductions de la belle maîtresse, à déterminer la conversion de Geiza? On ne saurait le dire; mais on sait que Geiza, homme d'un caractère faible et incertain, s'il avait convoité la couronne, n'osa pas la mériter. Une révolte survenue parmi ses sujets pour le rétablissement du culte païen le trouve pusillanime et presque renégat; non-seulement il ne la réprime pas, mais il fait acte de paganisme, se rase la tête et mange du cheval pour sauver son autorité menacée. Il resta duc, mais il dut renoncer à être roi. Quant à Sarolt, d'une âme mieux trempée et d'une foi plus sincère, elle brava les menaces et ne broncha pas un instant. Si la couronne eût pu être donnée à une femme, Sarolt était digne de la recevoir et l'aurait noblement portée; par malheur, les institutions magyares ne le permettaient point encore, et plus malheureusement Sarolt n'avait point de fils sur qui pût se reverser la reconnaissance de l'église. C'est à ce moment critique pour la race d'Attila et pour les destinées chrétiennes de la Hongrie que nous allons reprendre le cours interrompu des traditions.
«Le temps marqué par les décrets de Dieu est arrivé,» nous dit sur le ton d'une prophétie la chronique de l'évêque Chartuicius[669]. Il fait nuit, et Sarolt, en proie au chagrin de sa stérilité, n'a cédé qu'avec peine au sommeil, quand un jeune homme lui apparaît dans son rêve. Ce jeune homme tout resplendissant d'une beauté céleste porte le vêtement des diacres chrétiens. Il s'approche de sa couche et lui dit: «Femme, aie confiance en Dieu. Tu mettras au monde un fils, et à ce fils est réservée une couronne d'une durée infinie. Tu auras soin de lui donner mon nom.»--«Qui donc êtes-vous?» demande Sarolt étonnée[670].--«Je suis, reprit la vision, le proto-martyr Étienne, le premier qui versa son sang en témoignage pour le Christ.» Neuf mois après cette apparition, Sarolt accouche d'un fils qu'elle nomme Étienne ou plutôt Stephanos, vrai nom du proto-martyr, et, suivant la remarque faite par le légendaire lui-même, ce mot signifie couronne[671]. Voilà donc le fils de Geiza prédestiné à cette royauté perdue par la faiblesse de son père, reconquise par les mérites de sa mère. Étienne est l'enfant de la femme forte, et l'enfant du rêve comme Almus. Nous retrouvons ici une contre-partie de l'histoire d'Émésu, avec une différence de forme en rapport avec la différence des religions: Almus est une incarnation païenne d'Attila; Étienne est l'enfant de la promesse de Dieu, le petit-fils couronné que l'ange montrait dans le lointain au roi des Huns comme le prix de son obéissance.