L'évêque de Strigonie la place avec respect sur la tête d'Étienne; puis, soustraite aux regards profanes, elle est déposée dans un sanctuaire comme un objet sacré. Le règne d'Étienne remplit toutes les espérances qu'il avait fait naître: par les soins du nouveau roi, le christianisme s'affermit et se propage; d'autres révoltes des magnats, d'autres tentatives des prêtres païens échouent contre sa fermeté; l'empereur d'Allemagne, qui cherche à profiter de ces troubles intérieurs pour dépouiller le royaume, est repoussé honteusement. Étienne, avec une confiance sublime en l'assistance de Dieu, défie tous les périls. On raconte qu'un jour, dans une circonstance désespérée, il fit don solennel du royaume et du peuple hongrois à la vierge Marie, «reine et impératrice du ciel et de la terre[682],» et que la Hongrie fut sauvée.
[Note 682: ][(retour) ] Regina cœli, imperatrix mundi. Chartuic. Vit. S. Stephan., 15, 21.--Domina imperatrix cœli et terræ. Chron. hung., 8.
Étienne donne à son gouvernement des institutions en rapport avec la foi nouvelle. Il fonde à quelques milles au-dessous de Sicambrie, capitale païenne des Huns et des Magyars, la ville d'Albe-Royale, capitale de la Hongrie régénérée par le baptême. C'est là qu'il est enterré, dans l'Église-Blanche qu'il a dédiée à la mère de Dieu, «reine céleste des Hongrois[683].» Sa tombe achève la consécration du petit territoire où tant d'événements se sont accomplis. Une grande réconciliation s'opère et embrasse tout le passé. Si les mérites d'Attila ont préparé la puissance d'Arpad et la sainteté d'Étienne, la sainteté d'Étienne rejaillit sur ses deux glorieux ancêtres. La croix qui domine l'Église-Blanche éclaire au loin de ses rayons la sépulture du duc magyar et le cyppe funéraire de Kewe-Haza.
[Note 683: ][(retour) ] Chartuic., Vit. S. Stephan., 12, 21.
Ici se termine l'épopée traditionnelle des Hongrois avec l'époque héroïque de leur histoire, et c'est ici que nous nous arrêterons. Les traditions que les temps postérieurs voient naître n'ont plus ni la même poésie, ni le sens profond et mystique qui donne à celle-ci un caractère à mon avis si admirable. On n'y rencontre plus dès lors que des versions plus ou moins altérées de la réalité.
Qu'était-ce donc que cette sainte couronne, rançon du tombeau de saint Pierre, gagnée par le fléau de Dieu dans l'exercice de sa terrible mission, et exécutée par les soins d'un pape français tant soit peu sorcier? Ceux qui l'ont vue et décrite s'accordent à dire que c'était un ouvrage d'une rare perfection, fabriqué d'or très-fin, incrusté d'une multitude de pierreries et de perles. Elle présentait la forme d'un hémisphère ou calotte garnie d'un cercle horizontal à son bord et de deux cercles verticaux se coupant en équerre à son sommet, le tout surmonté d'une croix latine. Deux émaux quadrangulaires entourés d'une guirlande de rubis, d'émeraudes et de saphirs, et représentant le Christ et sa mère, étaient placés l'un au front de la couronne, l'autre à l'opposite, et l'intervalle était rempli par des figures d'apôtres, de martyrs et de rois chrétiens. Une suite de médaillons pareils, séparés par des lignes de brillants, recouvraient les cercles verticaux et se reliaient par en bas aux premières images. Vers la fin du xie siècle, on gâta cette couronne de fabrique italienne et d'une noble simplicité en la superposant à une couronne ouverte de style byzantin, cadeau fait en 1072 par l'empereur d'Orient Michel Ducas au roi Geiza II, son protégé. Les deux diadèmes, également chargés de pierres précieuses, de figures d'anges et de saints, furent soudés ensemble, de manière à former une coiffure unique d'une grande richesse, mais d'une grande incohérence de style et d'un aspect assez bizarre. C'est dans cet état que la sainte couronne est arrivée jusqu'à nous. Des lettres grecques accompagnent les anges et les saints de la partie byzantine et leur servent de légendes. La croix latine se trouve courbée par suite d'un accident advenu au xvie siècle, quand la reine Isabelle, sur le point d'être prisonnière, emballa précipitamment la sainte couronne dans un coffre trop étroit et la faussa pour l'y faire entrer. Depuis ce temps, on ne l'a point redressée, tant on craindrait de la profaner en y touchant, et elle a servi, ainsi infléchie, au couronnement de bien des rois[684].
[Note 684: ][(retour) ] Consulter Petr. de Rewa. Comit. Commentar. S. Coron.--M. Jean. Boldényi, la Hongrie ancienne et moderne. Part. ii, p. 7 et suiv.
La sainte couronne n'était pas chez les Hongrois un simple emblème de la royauté, c'était la royauté elle-même: elle contenait sous une enveloppe matérielle les droits divins et humains attachés au pouvoir suprême tel que l'entendait le moyen âge. L'ancien droit magyar la qualifiait de loi des lois et de source de la justice: y porter la main, s'en emparer, c'était crime, non de lèse majesté seulement, mais de sacrilége[685]. Quoique les rois de Hongrie fussent électifs, l'élection ne constituait pour eux, d'après le droit du pays, qu'une préparation à la royauté, le couronnement seul les faisait rois[686]. Les actes émanés d'un prince élu, mais non couronné, ne devenaient légitimes qu'en vertu d'une sanction donnée par lui après son couronnement. Si, par suite de circonstances quelconques, même par l'effet d'un beau dévouement à la patrie, ainsi qu'il arriva au roi Wladislas sous les murs de Varna, le prince élu mourait sans avoir été couronné, ses actes étaient rescindés comme nuls, et son nom rayé de l'album des rois[687]. Plus d'une fois l'église, dans ses différends avec la noblesse et les rois de Hongrie, essaya de retirer de la sainte couronne les bénédictions qui la rendaient si précieuse, pour les transporter à une autre; ce fut toujours en vain. Les dons mystérieux dont l'avait dotée Sylvestre II étaient réputés inséparables du diadème de Saint-Étienne. Le peuple n'eut jamais foi qu'en celui-là. Les reliques mêmes du saint monarque, dont on essaya un jour de composer une couronne en l'absence de l'autre, furent impuissantes à faire un roi[688]; mais aussi, quand on avait reçu la sainte couronne sur la tête, il fallait mourir ou régner. Comme conséquence de cette doctrine, les épouses des rois de Hongrie qui n'exerçaient pas le pouvoir royal devaient être couronnées sur l'épaule droite; les reines régnantes l'étaient sur le front. Dans ce dernier cas la reine prenait le titre de roi: Moriamur pro rege nostro Maria-Theresia.
[Note 685: ][(retour) ] Tanta vis ejus est, ut non saltem in legem majestatis peccet, qui illam lædere præsumat: sed in ipsam religionem divinitatemque delinquat Petr. de Rew. Comment. S. Coron., p. 50.
[Note 686: ][(retour) ] Nemo vel creatur, vel appellatur rex qui non eo coronetur diademate. Ranzan., Hist. hungar.