Préoccupé de la cérémonie du lendemain, Gerbert commençait à céder au sommeil, quand une vision du ciel éblouit ses yeux. Un ange lui apparaît et lui dit: «Sache que demain, au point du jour, les envoyés d'une nation inconnue, fille de la Hongrie orientale, mais dépouillée de la férocité du paganisme, viendront te demander à genoux une couronne royale pour leur duc[676]. Celle que tu destinais à Miesco, donne-la-leur, car elle leur appartient, et Miesco ne doit point la posséder. De lui sortira une génération maudite qui aura plus de souci de planter des forêts que des vignes, de semer de l'ivraie que du bon grain, qui multipliera les bêtes fauves plutôt que les brebis et les bœufs, les chiens plutôt que les hommes, pour qui l'iniquité sera justice, la trahison concorde, la tyrannie charité. Cette race ressemblera à une couvée d'animaux sauvages se nourrissant de chair humaine, à un nid de serpents rongeant le cœur de la terre[677]. Confiant dans la folie de leur puissance et rejetant comme des fables les saintes prophéties, ces hommes oublieront que je suis le Dieu fort, qui me venge sur la troisième et quatrième génération, qui afflige ceux qui m'affligent et ne laisse pas plus le mal impuni que le bien sans récompense. Quand cette génération aura passé, je prendrai en pitié celle qui suivra, je l'élèverai et je la couronnerai de la couronne des saints. Fais comme je t'ai dit.» Après avoir prononcé ces paroles, l'ange disparaît aux regards de Sylvestre.
[Note 676: ][(retour) ] Crastina die, hora prima, ignotæ gentis stirpis orientalis Hungariæ nuntios, ad te venturos esse cognovis, qui suæ gentilitatis abjecta ferocitate... Chartuic., Chron. hungar., 6.--Id., Vit. S. Stephan., 9.
[Note 677: ][(retour) ] Generatio de ipso exibit quæ plus delectabitur in sylvis crescendis quam vineis... plus feras sylvarum quam oves et boves camporum, plus canes quam homines... Eruntque quasi belluæ vorantes homines, et quasi geminicca viperarum rodentes cor terræ suæ. Id. l. c.
Les premiers rayons du jour coloraient à peine le faîte du palais papal, que les envoyés de Hongrie entraient à Rome, et ils sont bientôt devant le pontife. Prosterné aux pieds de son trône, l'évêque de Strigonie expose humblement les travaux du duc Étienne et le vœu du peuple hongrois qui réclame pour son chef la bénédiction apostolique et le titre de roi. Sylvestre en l'écoutant laisse éclater son allégresse, car il se rappelle les paroles de l'ange, et reconnaît la vérité de sa vision. Il l'encourage avec une bienveillance paternelle. Exécuteur des promesses du Christ, il livre, pour être remise au descendant d'Attila, cette couronne qu'il avait fait fabriquer avec tant de sollicitude, et qu'il avait enrichie de tous les dons du ciel et de la terre, gage mystérieux qu'il avait préparé à son insu, prix du marché jadis conclu entre Jésus-Christ et son fléau pour le rachat de Rome et des ossements des apôtres. Sylvestre, admirant les voies de Dieu, accorde une autre grâce encore au duc Étienne; il lui fait don d'une croix qui doit être portée devant lui comme marque de son apostolat[678]. «Je ne suis que l'apostolique, dit-il à l'évêque Astricus; Étienne est l'apôtre élu de Dieu pour la conversion de son peuple[679].» Chargée de ces précieux trésors et d'une lettre qui renferme la bénédiction du saint-père, l'ambassade se remet en route sans perdre un instant, et regagne à toute vitesse les bords du Danube.
[Note 678: ][(retour) ] Valde gavisus romanæ sedis pontifex coronam prout fuerat postulatam, benigne cruce insuper ferendo regi velut in signum apostolatus misit. Chartuic., Vit. S. Stephan., 9.
[Note 679: ][(retour) ] Ego sum Apostolicus, ille vero Christi apostolus. Chartuic., Vit. S. Stephan., 11.
Le lendemain, c'était le jour de Lambertus et des envoyés polonais. Aux premiers rayons du jour, ils entrent dans le palais pontifical: mais le souverain pontife les accueille par les paroles d'Isaac à Ésaü: «Un autre est venu qui a dérobé la bénédiction de son frère[680].» Lambertus à ces mots pousse un cri de surprise et de douleur: «Père très-saint, dit-il à Sylvestre, si la couronne a été enlevée à Miesco, qu'il conserve du moins ta bénédiction!»--«Alors, reprend le pape d'un ton sévère, faites pénitence, car le seigneur est irrité contre vous. Il m'a ordonné par son ange de vous rejeter, et de couronner d'une couronne chrétienne le duc de la nation féroce et indomptable des Hongrois[681]. Cette nation sera grande, les apôtres Pierre et Paul la protègent, et quiconque s'élèvera contre elle encourra leur indignation.» Ainsi, par la vertu d'Attila, non-seulement les Hongrois possèdent cette couronne «d'une durée infinie» qui leur était promise depuis tant de siècles, mais ils l'enlèvent aux Polonais, leurs rivaux, leurs prédécesseurs dans la voie du christianisme. Le peuple magyar est l'Israël des peuples du Nord, conquis par l'Évangile à la civilisation.
[Note 680: ][(retour) ] Subripuit benedictionem... Chartuic., Chron. hung., 9.
[Note 681: ][(retour) ] Stephanum in regem genti Hungarorum quæ ferox et indomita est, christianiter coronare et diademate honorare, per angelum sanctum suum mihi in visione præcepit. Id., 6.
La sainte couronne (c'est le nom qu'elle prit dès lors et qu'elle porte encore aujourd'hui) est reçue triomphalement par le peuple hongrois, accouru en foule au-devant d'elle, ducs et sujets, grands et petits.