Les intrigues de Constantinople rompirent brusquement ces relations qui pouvaient conduire à un rapprochement des deux peuples. Priscus, sur le compte duquel on inspira des ombrages à l'empereur, fut privé de son commandement, remplacé par un frère même de Maurice, puis renvoyé à son armée, compromise par l'incapacité du nouveau général. Ces tergiversations rendirent de l'audace au kha-kan. D'ailleurs, pendant l'absence de Priscus il s'était passé une chose grave. Un corps de cavalerie bulgare, appelé des rives du Volga par Baïan, était arrivé dans les plaines pontiques, et prenait, par la rive gauche du Danube, le chemin qui conduisait en Hunnie, n'attaquant point, ne menaçant point les Romains, lorsqu'un corps de cavalerie romaine, en observation dans ces parages, fit pleuvoir sur lui une grêle de traits. Les Bulgares s'arrêtent, se retranchent, font valoir leur attitude et leurs intentions pacifiques, ainsi que la paix qui existe entre les Romains et les Avars; mais le général romain (c'était le frère de l'empereur) vient de la rive gauche avec des renforts, charge les barbares, et est lui-même mis en déroute.

Nouvelles réclamations du kha-kan, nouvelles explications hautaines de part et d'autre. Baïan soutint que les Romains n'avaient pas le droit de mettre le pied sur la rive gauche du Danube, qui lui appartenait en totalité, qui était sa province à lui[67]. Priscus, rentré sur ces entrefaites dans son commandement, n'accueillit pas sans une violente colère cette nouvelle prétention, plus insolente encore que les autres. «Et depuis quand, s'écria-t-il tout hors de lui, depuis quand un fugitif[68], reçu par grâce chez nous, ose-t-il fixer les limites de notre empire?» Ce mot blessa Baïan au cœur. Il s'approcha de Singidon sans rien dire, enleva la ville, la démantela, et en transporta les habitants en Pannonie. Accouru trop tard avec son armée, Priscus occupa une des îles du Danube, près de cette malheureuse cité, et les deux chefs se trouvèrent en présence, séparés seulement par un bras du fleuve. Il paraît qu'en ce moment leurs anciennes relations, peut-être leur ancien penchant l'un pour l'autre, leur revinrent à l'esprit, et ils désirèrent se voir. Le kha-kan vint à cheval et descendit sur le bord, Priscus s'avança dans une barque jusqu'à la portée de la voix; mais l'entrevue se passa en récriminations et en reproches mutuels[69]. Il ne restait plus que la guerre, et Priscus s'y préparait activement sur le Danube, quand il apprend que le kha-kan était en Dalmatie, où il mettait tout à feu et à sang.

[Note 67: ][(retour) ] Quid vobis, Romani, cum provincia mea?... Theophylact., VII, 10 p. 177.--Theophan., p. 233.--Anast., p. 80.

[Note 68: ][(retour) ] Theophylact., ub. sup.

[Note 69: ][(retour) ] Cum Chagano super ripa fluminis considente, in colloquium venit. Priscus e navi verba faciebat. Theophylact., VII, 10.

Furieux, il court vers la Haute-Pannonie, attend l'armée des Avars, la bat et lui enlève tout son butin. La même fureur animait le kha-kan; il appelle à lui toutes ses bandes, et s'élance avec elles vers la Thrace, ne laissant derrière lui qu'un fleuve de sang. Baïan n'était plus un homme, c'était une bête féroce; il sévissait contre les pierres, il déclarait la guerre aux morts. A Drizipère, où il entra cette fois, et dont il fit un monceau de débris, il brûla l'église dédiée à saint Alexandre, qui était en grande vénération dans le pays, dépouilla la sépulture du martyr, toute revêtue de lames d'argent, et dispersa ses ossements[70]; puis, comme pour célébrer ce beau triomphe, disent les historiens, il alla s'attabler avec ses officiers et passer la nuit en débauches[71]. Ce fut la vie que menèrent aussi ses soldats dans ces tristes journées de pillage et d'égorgement; mais bientôt la peste se déclara parmi eux[72]. Dans une seule nuit, Baïan vit mourir sept de ses fils, atteints de bubons pestilentiels dans l'aine[73]. Ce barbare aimait tendrement ses enfants, et faillit devenir fou de douleur. «Il fallait voir, dit un écrivain du temps, comment la joie triomphale, les chants et le pæan de la victoire firent place tout à coup au deuil, aux larmes, aux interminables gémissements[74].» Dans son égarement, le kha-kan s'écriait sans cesse: «Que Dieu juge entre Maurice et moi, entre les Romains et les Avars; il sait ceux qui ont violé la paix[75]!» L'occasion était favorable pour l'aborder, et des négociateurs romains lui demandèrent une entrevue; mais Baïan resta douze jours sans vouloir les entendre. Enfin, il conclut la paix avec une facilité qui prouvait son profond abattement.

[Note 70: ][(retour) ] Monumentum argento ornatissimum nefarie spoliant; quin etiam corpus inde indignissime ejiciunt. Theophylact., VII, 13.--Cum sepulcri thecam argento ornatam reperissent, illusis prius et contemptis martyris reliquiis, ornamentum omne sacrilege spoliavere. Theophan., Chronogr., p. 235.

[Note 71: ][(retour) ] Mirifice victoria elati, ad convivandum toris discumbunt. Theophylact., loc. cit.

[Note 72: ][(retour) ] Passim immissa pestilentia Barbaros delevit. Theophylact., VII, 15, p. 183.

[Note 73: ][(retour) ] Septem ejus filii bubone, seu peste inguinali corripiuntur. Id., ibid.