[Note 74: ][(retour) ] Adeo ut triumphalis lætitiæ, victoriæ pæanum, cantuumque vice, luctus, lacrymas atque planctus prorsus inconsolabilis receperit... Theophan., Chronogr., p. 235.--Immenso dolore prosequitur... Erat quippe dolor vehemens: nec levandæ calamitati ulla via apparebat... Theophylact., VII, 15.

L'année suivante, 600 de notre ère, la guerre reprit, non pas précisément sur l'initiative du kha-kan, mais parce qu'il vit que Priscus, s'emparant de la rive gauche du Danube, le traquait peu à peu dans ses frontières, et pourrait pénétrer quelque jour jusqu'au cœur de la Hunnie. Il sentit qu'il y allait de sa vie et de l'existence de son peuple, et qu'il devait tout épuiser pour reconquérir sa position au nord du fleuve. Priscus, posté dans Viminacium et dans l'île du Danube située en face, paraissait vouloir opérer le débarquement d'une forte armée destinée à agir au printemps: Baïan envoya quatre de ses fils défendre le passage[76], tandis qu'avec une partie de ses troupes, il irait prendre les Romains à dos; mais ses fils furent battus, le passage livré, et lui-même fut obligé de revenir au nord du Danube pour y défendre son propre territoire. Cinq batailles terribles se donnèrent coup sur coup, où Baïan combattit avec désespoir, mais où Priscus, formant son infanterie en carrés impénétrables et variant à propos ses manœuvres, déploya toutes les ressources de la tactique la plus savante. Les quatre fils de Baïan périrent dans un marais, culbutés et noyés avec leurs corps d'armée[77]; Baïan lui-même n'eut que le temps de traverser la Theisse, sur le point d'être tué ou pris[78].

[Note 75: ][(retour) ] Judicet Deus inter Mauricium et Chaganum, inter Avaros et Romanos... Theophylact., VII, 15.--Sedeat Deus, æquus judex, inter me et Mauricium imperatorem: ipse paci violandæ ansam dedit. Theophan., p. 230.

[Note 76: ][(retour) ] Quatuor e filiis copias attribuit, quibus transitum Istri custodiant. Theophylact., VIII, 2.

[Note 77: ][(retour) ] Quoniam stagnum locis illis suberat, in undas eos adigebat... Plurimis igitur et simul Chagani filiis tali modo submersis... Theophylact., VIII, 3.

[Note 78: ][(retour) ] Chaganus non sine periculo salvus, ad Tissum fluvium evasit. Id., ub. sup.

Enfin les Romains passèrent cette rivière fameuse, interdite à leurs aigles depuis deux cents ans, non loin de laquelle s'était élevée la demeure d'Attila et où s'élevait encore celle de Baïan; mais ils ne la passèrent qu'en petit nombre et pour observer l'ennemi. Ce détachement tomba au milieu de trois bourgades habitées par des Gépides, et dans lesquelles ces serfs des Avars célébraient par des festins une de leurs fêtes nationales[79]. Chose incroyable, ils ignoraient qu'il se fût livré la veille une grande bataille dans leur voisinage, tant leurs maîtres les tenaient isolés et étrangers à tout intérêt public! Les Romains tombèrent sur cette tourbe de serfs désarmés et endormis pour la plupart, comme ils étaient tombés sur la peuplade du roi Musok, et la traitèrent de même. Baïan n'avait fui que pour revenir, avec le dernier débris de sa puissance, livrer une dernière bataille, qu'il perdit. Pourtant les Romains n'allèrent pas plus avant, ils évacuèrent même bientôt la rive septentrionale du Danube pour rentrer dans leurs quartiers.

[Note 79: ][(retour) ] Transeunt et offendunt Gepidarum villas tres qui, considentes et compotantes, festum patrium magna frequentia celebrabant. Id. ibid.

Baïan ne mourut pas dans cette bataille, mais il y survécut peu, car son nom disparaît presque aussitôt de l'histoire. Élevé au commandement de son peuple vers 565 et fort jeune encore, il l'avait gouverné pendant trente-six ans. La fortune, qui se retire des vieillards, lui fit payer cher dans ses dernières années les faveurs trop éclatantes dont elle l'avait comblé à son début. Ce fondateur du second empire hunnique, qui de prime-saut l'avait égalé presque au premier, le laissa en mourant humilié et compromis. Cet amer retour du sort lui remit peut-être en mémoire les roues du char de Sésostris, et les autres moralités dont le médecin Théodore l'amusait autrefois: la perte de ses onze fils, tombés sous ses yeux victimes de son insatiable ambition, l'avait atteint d'une blessure qui ne se ferma plus. Comme s'il eût toujours senti sur sa tête la main du Dieu des chrétiens, dont il s'était joué par ses parjures, il répéta plus d'une fois, comme à Drizipère, «que Dieu jugerait entre Maurice et lui.» Maurice périt la même année ou l'année suivante, 602, décapité par les ordres du centurion Phocas, à la suite d'une révolte de soldats venue à propos de la dernière guerre contre les Avars. Le kha-kan put aller rendre ses comptes en face de son adversaire, devant le juge qu'il avait choisi.

CHAPITRE DEUXIÈME