Avénement d'Héraclius au trône des Romains.--Épuisement de l'empire sous Phocas; corruption de l'armée; guerre civile.--Phocas veut faire baptiser tous les Juifs; ceux-ci appellent les Perses à leur secours.--Tentative d'Héraclius pour rétablir la paix avec Chosroès; insolence du roi de Perse; invasion de la Galilée.--Les Juifs rachètent les captifs chrétiens pour les égorger.--Prise de Jérusalem par les Perses; enlèvement de la sainte croix, qui est emmenée d'abord en Arménie, puis au fond de la Perse.--La sainte lance et l'éponge sont apportées à Constantinople.--Deuil général des chrétiens; Héraclius jure d'aller reconquérir la croix en Perse ou de mourir; enthousiasme du peuple et du sénat.--Situation de l'empire du côté de l'Europe.--Résumé des affaires de la Hunnie jusqu'en l'année 610; les Avars envahissent le Frioul.--Le duc Ghisulf est tué; sa veuve Romhilde livre au kha-kan la ville de Forum-Julii.--Halte de l'armée hunnique au Champ-Sacré; les fils de Ghisulf s'enfuient; aventure du jeune Grimoald; massacre des prisonniers; châtiment de Romhilde.--Bonnes dispositions apparentes du kha-kan envers l'empire; il propose de venir trouver l'empereur dans Héraclée.--Héraclius prépare une grande fête pour le recevoir.--Trahison du kha-kan; il veut enlever l'empereur, qui s'échappe en laissant à terre son manteau impérial.--Course des Huns jusqu'au mur de Constantinople.--Explications du kha-kan.--Reprise des négociations; la paix est jurée.--L'empereur se prépare par la retraite et le jeûne à sa campagne contre les Perses; il règle le gouvernement de l'empire pendant son absence; sa noble conduite vis-à-vis du kha-kan des Avars.--La flotte impériale met à la voile.
602--622
Après le féroce et grossier Phocas, devenu empereur par un assassinat, on voit apparaître sur le trône des Romains d'Orient la noble et mélancolique figure d'Héraclius. Il s'attache à ce nom je ne sais quoi de mystérieux et de fatal qui trouble l'historien dans ses jugements, et le fait hésiter incertain entre l'admiration et la pitié. Héraclius destructeur de l'empire des Perses, Alexandre chrétien, libérateur des saintes reliques du Calvaire avant Godefroy de Bouillon, aurait été réputé grand entre les plus grands des Césars; Héraclius aux prises avec le mahométisme naissant, emporté par lui comme par une tempête, perdant tout dans ce naufrage, sa gloire de chrétien et de Romain, la moitié de ses provinces, son génie et presque sa raison, peut être proclamé sans contredit le plus malheureux de tous. Cette seconde partie de sa vie n'offre plus à l'historien qu'un douloureux spectacle, celui de l'héroïsme humain sous le poids de la fatalité, se débattant vainement contre des puissances qui ne semblent point de ce monde. La postérité, oublieuse d'une gloire effacée, ne connut plus d'Héraclius que les revers, et l'homme que ses contemporains crurent un instant ne pouvoir comparer qu'à Dieu[80], le vengeur de Crassus et de Valérien, mieux encore le vengeur de Jésus-Christ, tombé du haut de tant de renommée au rang des empereurs néfastes, alla servir de pendant à l'imbécile Honorius dans l'histoire des démembrements de l'empire romain.
[Note 80: ][(retour) ] Voir l'Hexameron de Georges Pisidès.
Je ne le suivrai point au début de ses aventures, quand, délégué par l'armée d'Afrique pour tuer le tyran Phocas, il faisait voile de Carthage à Constantinople, avec une petite flotte, sous les images de la vierge Marie, pieusement clouées au haut de ses mâts[81]. Les peuples qui le voyaient passer le saluaient du rivage comme un sauveur, les prêtres accouraient le bénir, et l'évêque de Cyzique vint le couronner sur son navire, d'un diadème emprunté aux autels de la mère de Dieu[82]. C'était comme une conspiration publique où tout le monde était dans le secret, excepté la victime qu'on allait immoler avec la solennité d'un sacrifice. Sa terrible mission accomplie, Héraclius se trouva empereur, mais empereur sans argent, sans armée et presque sans empire. Phocas avait épuisé le trésor public en folles ou honteuses prodigalités; l'armée, corrompue, avilie, sans discipline ni orgueil militaire, se dissolvait dans la licence des camps, tandis que l'Asie-Mineure et la Syrie, occupées chaque printemps par les généraux de Chosroès II, ressemblaient moins à des provinces romaines qu'à des satrapies persanes. Les villes fermées du littoral, faciles à défendre par mer, obéissaient seules en réalité à l'empereur de Byzance; encore étaient-elles perpétuellement assiégées, et Constantinople eut l'humiliation d'avoir en face de ses murs Chalcédoine bloquée et presque prise. On eût dit qu'une providence vengeresse s'était appesantie sur ces belles légions de Mésie que Maurice avait formées, et qui trempèrent leurs mains dans son sang: lorsque Héraclius voulut les voir, il n'en restait plus que deux soldats[83].
[Note 81: ][(retour) ] Navibus turritis in quarum malis arculæ et Dei matris imagines appensæ... Theophan., Chronogr., p. 250.
[Note 82: ][(retour) ] Stephanus autem Cyzicenus metropolita, coronam ex ecclesia sanctæ Dei genitricis depromptam, ad Heraclium attulit... Id., ibid.
[Note 83: ][(retour) ] Exercitu omni perlustrato, num aliqui ex iis, qui cum Phoca, tyrannidis ejus fautores, adversus Mauricium præliati, inter vivos superessent perscrutatus, per legiones cunctas rimatus duos solos invenit residuos. Theophan. Chronogr., p. 251.
Ce n'était pas tout: comme si la guerre étrangère n'eût pas suffi pour ruiner l'empire, Phocas avait encore déchaîné sur lui le fléau des guerres civiles. Ce soldat grossier ressentait parfois des remords, et le sang qu'il versait le jour venait l'effrayer dans les insomnies de la nuit: il éprouvait alors des accès d'une dévotion grossière comme sa nature. Dans un de ces courts moments de repentir, il eut l'idée de faire baptiser tous les Juifs en expiation de ses crimes[84]. Les Juifs, on le sait, nombreux dans toute l'Asie romaine, occupaient de vastes quartiers au sein des cités commerçantes, et peuplaient seuls des contrées entières sur le continent et quelques îles sur la mer Egée. Phocas les convoqua tous à Jérusalem pour l'accomplissement de son dessein secret, et à mesure qu'ils arrivaient, des soldats, préfet en tête, les conduisaient à l'évêque, qui les baptisait[85]. Ils eussent plutôt noyé les néophytes dans la piscine que de les laisser partir sans baptême. Ces apôtres d'une nouvelle espèce parcoururent ainsi, pour le salut de l'âme de Phocas, tous les lieux de l'Égypte et de la Syrie habités par des Juifs, pourchassant et ressaisissant l'un après l'autre ceux qui leur avaient d'abord échappé. L'Asie romaine fut en combustion: les Juifs, répondant à la violence par des trahisons, s'entendirent pour surprendre la ville de Tyr pendant la fête de Pâques et y égorger les chrétiens[86]; le complot découvert fit tomber sur eux de dures représailles qui n'amenèrent que de nouveaux complots. Ils s'adressèrent à Chosroès, lui promettant de livrer à ses troupes toutes les villes romaines de la Palestine, s'il voulait les assister et les venger. Ainsi guerre étrangère, guerre civile et religieuse, trahisons, violences, Héraclius avait tout à conjurer au début de son règne.
[Note 84: ][(retour) ] Chron. Alex., p. 382.--Zonar., XIV, t. II, p. 80.