Voilà ce que pouvaient se dire avec raison l'empereur et son conseil; mais quand leurs regards se portaient du côté du Danube sur ces Avars dont la cupidité, la turbulence et la mauvaise foi étaient proverbiales, leur sécurité diminuait. Rien, il est vrai, n'annonçait un mouvement prochain ni dans les plaines pontiques, ni dans les steppes de l'Asie occidentale, et la trêve qui existait entre les Avars et l'empire romain durait déjà depuis quatorze ans; pourtant on n'osait compter sur une paix sincère, tant le souvenir de Baïan était présent à tous les esprits! Le caractère du kha-kan nouveau n'était guère fait non plus pour inspirer confiance. Afin d'observer les choses de plus près et d'amener ce kha-kan, s'il était possible, à des engagements solides et durables, Héraclius envoya en Hunnie deux personnages de haut rang, chargés de négocier avec lui un traité d'alliance sur de nouvelles bases: c'étaient deux hommes qui passaient pour clairvoyants et expérimentés, le patrice Athanase, honoré souvent de ces sortes de missions, et Cosmas, questeur du palais impérial[100]. Avant de les suivre dans leur ambassade, je ferai une halte de quelques moments, et je reprendrai le fil de l'histoire des Avars où je l'ai quittée, c'est-à-dire à l'année 602, époque de la mort du kha-kan Baïan et de l'empereur Maurice.

[Note 100: ][(retour) ] Heraclius ad Chaganum legatos destinat, Athanasium patricium et Cosmam quæstorem, qui voluntatem suam renuntiarent. Theophan. Chronogr., p. 254.

On se rappelle l'état de détresse auquel le second empire hunnique était réduit au moment de cette double mort: Baïan vaincu cinq fois au delà du Danube, ses quatre fils tués, et la Theïsse franchie par les armées romaines. Une ou deux campagnes pareilles à celles-là auraient suffi pour expulser les Avars d'Europe ou du moins pour les cantonner dans quelque coin où il ne leur eût plus été permis de remuer: le meurtre de l'empereur Maurice les sauva. Parmi les accusations que les séditieux, et le centenier Phocas à leur tête, débitaient aux légions de Mésie pour les exciter contre ce prince et les entraîner à la rébellion, avaient figuré au premier rang les dangers, les fatigues, les privations de toute espèce qui accompagnaient les guerres faites au nord du Danube, et qu'on transformait en crimes contre les soldats. Quand la révolte eut réussi et que son chef eut revêtu la pourpre impériale, Phocas césar ne voulut point démentir Phocas centenier. Il retira les troupes de la Dacie pour les rendre à leurs cantonnements de Mésie et de Thrace, et offrit la paix aux Avars. La pension énorme dont Baïan jouissait autrefois, et que Maurice lui avait retirée à cause de ses méfaits, fut promise au nouveau kha-kan, avec une augmentation notable[101]. Les Avars, qui se croyaient perdus, s'empressèrent d'accepter une pareille paix, qui leur permettait de réparer leurs désastres et ne leur enlevait que la faculté de nuire, dont ils étaient incapables d'user. Ils se relevèrent donc de leur ruine, mais lentement; il fallut qu'une nouvelle génération fût arrivée à l'âge d'homme pour qu'ils osassent se risquer encore contre les Romains, tant la blessure qu'ils avaient reçue était profonde! Évitant donc toute collision avec l'empire, du moins toute collision grave, ils prirent pour but de leurs courses les pays qui les avoisinaient au nord et à l'ouest. Leurs anciens amis les Lombards poursuivaient alors assez péniblement la conquête de la Haute-Italie, et eurent besoin de leur secours: ce fut un débouché ouvert à leur activité turbulente. Le kha-kan leur envoya à plusieurs reprises des auxiliaires de race hunnique ou slave. Ainsi l'on voit figurer en 609 dans l'armée du roi lombard Aghilulf dix mille Slovènes tributaires des Avars, qui prirent part au siége de Crémone et se signalèrent par leur férocité lors du sac de cette ville tant de fois désolée[102].

[Note 101: ][(retour) ] Auctis ex fœderis pacto faciendis Chagano donis... Theophan., Chronogr., p. 245.--Cf. Anast., p. 86.--Cedren., t. I, p. 405.--Chagano pactis additis... Paul. Diac., IV, 27.

[Note 102: ][(retour) ] Agilulfus rex... obsedit civitatem Cremonensem cum Sclavis, quos ei Chaganus rex Avarorum in solatium miserat, et cepit eam et ad solum usque destruxit. Paul. Diac, iv, 29.

En 610, la scène change: ce n'est plus pour assister les Lombards que le kha-kan des Avars descend en Italie, mais pour les surprendre et les piller. A la tête d'une armée formidable, il se jette sur le Frioul, qui faisait partie du royaume lombard sous des ducs héréditaires de la famille d'Alboïn. L'irruption avait été si vive, que le duc régnant, nommé Ghisulf, se trouva hors d'état d'y résister; les troupes qu'il avait rassemblées à la hâte furent battues; lui-même fut tué, et ses capitaines coururent se renfermer dans les châteaux voisins avec les soldats qui survivaient[103]. L'ancienne ville romaine de Forum-Julii, forte d'assiette et ceinte de bonnes murailles, était la citadelle du duché en même temps que sa métropole: la veuve et les enfants de Ghisulf s'y réfugièrent ainsi que les plus qualifiés des seigneurs lombards et la meilleure partie des troupes. Cette veuve de Ghisulf, nommée Romhilde, était une femme d'un caractère viril et résolu, mais impudique et livrée à des passions sans frein. Il lui restait de son mari huit enfants, savoir quatre filles et quatre fils, dont le plus jeune était encore en bas âge, tandis que l'aîné entrait dans la puberté. Sa double qualité de veuve et de mère de ducs lui donnant part au gouvernement des affaires suivant la coutume germanique, Romhilde s'occupait avec sollicitude de tout ce qui regardait la défense de la place, dont les Avars n'avaient pas tardé à faire le siége. Leurs attaques furent d'abord sans aucun succès, grâce à la bonne contenance des Lombards: repoussés dans leurs escalades, déjoués dans leurs surprises et peu faits pour les travaux patients qu'exigent les siéges, ils se découragèrent, et songeaient déjà à partir quand une aventure romanesque les retint.

[Note 103: ][(retour) ] In reliquis castellis, ne Hunnis, hoc est, Avaribus, præda fierent, se communiverant... Paul Diac., iv, 38.

Un matin que le kha-kan, voulant examiner par lui-même l'état des murs, en faisait le tour avec une escorte de cavaliers, Romhilde, embusquée sur le rempart, l'aperçut et le suivit longtemps des yeux[104]. Il paraît que le successeur de Baïan était jeune et beau et que sa tournure martiale se dessinait bien sous le costume éclatant de sa nation, car Romhilde fut séduite[105]. Tant qu'il fut là, son regard ne put le quitter, et quand il eut disparu, elle le voyait encore; enfin il laissa dans l'âme de la Germaine un désir indomptable qu'elle résolut de satisfaire à tout prix. Dès le lendemain, elle lui faisait offrir par un message de lui livrer Forum-Julii, s'il s'engageait à la prendre pour femme. Aux yeux d'un kha-kan des Avars, l'engagement n'avait rien de bien grave, et celui-ci n'était pas homme à refuser une ville pour si peu. Il fit donc bon accueil au messager, s'entretint avec lui des moyens d'exécution, et après quelques allées et venues le marché fut conclu. Une porte laissée ouverte pendant la nuit par les soins de Romhilde donna passage aux assiégeants, qui se précipitèrent dans les rues le fer et la flamme à la main[106]. La veuve de Ghisulf était là ivre d'amour; elle aborde le kha-kan, l'entraîne avec elle dans son palais, et l'incendie qui dévorait déjà la ville fut le flambeau de leur hyménée. La nuit finie, le kha-kan, qui put se croire loyalement dégagé de sa parole, puisqu'il avait mis Romhilde au nombre de ses femmes, la chassa de son lit, et après l'avoir livrée aux outrages de douze de ses gardes[107], il la relégua dans les derniers rangs de ses esclaves.

[Note 104: ][(retour) ] Horum rex, id est Chaganus, dum circa muros armatus cum magno equitatu perambularet, ut qua ex parte urbem facilius expugnare posset, inquireret... Paul. Diac., iv, 38.

[Note 105: ][(retour) ] Hunc Romhilda de muris prospiciens, cum cerneret eum juvenili ætate florentem, meretrix nefaria, concupivit... Id., ibid.