La vraie croix, suivant la description que nous en donnent les historiens, était renfermée dans un étui d'argent ciselé, garni d'une serrure dont le patriarche de Jérusalem avait seul la clef, et qui, pour surcroît de précaution, était scellé de son sceau épiscopal[93]. Soit réserve respectueuse vis-à-vis de son maître, à qui il voulait envoyer le bois que les Perses supposaient être l'objet du culte des chrétiens, soit plutôt sentiment de frayeur involontaire, Schaharbarz s'abstint de toucher à la croix; il ne brisa point les sceaux, il ne demanda pas même la clef, qui resta en la possession de l'évêque. La sainte croix, portée à Chosroès en l'état où on l'avait prise, fut déposée d'abord en Arménie, dans un château voisin de Gandzac, la ville actuelle de Tauris, château ruiné aujourd'hui, mais que la tradition montrait encore debout pendant le moyen âge[94]. Lorsque Gandzac se trouva menacé par les armes d'Héraclius, comme nous le dirons plus tard, la croix, transportée de place en place suivant le caprice de Chosroès, fut enfin reléguée au fond de la Perse. Deux autres reliques de la passion, l'éponge où le Christ avait bu le fiel et le vinaigre, et la lance qui lui avait ouvert le flanc, étaient tombées dans les mains d'un officier perse, qui consentit à les vendre, mais au poids de l'or[95]. Un chrétien les racheta. Transportées à Constantinople, elles y furent exposées pendant quatre jours à la pieuse curiosité des fidèles, et pendant ces quatre jours, le lieu où on les avait placées ne désemplit pas: chacun voulait contempler ces instruments vénérables du salut du monde, les toucher avec respect et les baigner de ses larmes[96].
[Note 93: ][(retour) ] Théophane nous dit qu'Hélène, après la découverte de la sainte croix, en envoya une partie à son fils, et remit l'autre aux mains de l'évêque de Jérusalem: Aliam (partem) argenteo loculo inclusam, Macario episcopo tradidit, secuturæ deinceps posteritati monumentum. Theophan. Chronogr., p. 21.--Cf. Bolland., Invent. Cruc. 3 Maii.
[Note 94: ][(retour) ] Cette indication est tirée des voyages de Chardin, t. II, p. 326.--Il paraît qu'il resta, à cette époque, des parcelles du bois de la vraie croix dans l'Arménie, car il est souvent question de croix miraculeuses qui se rapportent à cette origine, dans les légendes des Arméniens. Saint-Martin, Éd. Lebeau, Hist. du Bas-Emp., t. XI, p. 12. Note 4.
[Note 95: ][(retour) ] Sacra spongia... veneranda lancea e sacris Hierosolymarum locis allata est, quam quidam familiaris execrabilis Sarbaræ, acceptam a barbaris, dedit Nicetæ. Chron. Pasch.
[Note 96: ][(retour) ] Niceph., p. 11.--Theophan., p. 252.--Chron. Alex., p. 385.--Cedren., t. I, p. 408.--Zonar., XIV, t. II, p. 83.
L'émotion fut générale et le deuil profond[97], non-seulement dans l'empire, mais encore dans tout le monde chrétien. La chrétienté ne pouvait-elle pas demander compte aux Romains de la profanation des saints lieux dont ils avaient la garde et de la perte de la croix qu'ils n'avaient pas su protéger? Ce malheur, le plus poignant qui pût atteindre des âmes chrétiennes, n'était-il pas un châtiment d'en haut attiré par leur lâcheté? Les Romains s'avouèrent tout cela et commencèrent à rougir d'eux-mêmes. Profitant de ce réveil de son peuple, troublé d'ailleurs jusque dans sa conscience, Héraclius jura qu'il irait chercher la sainte croix en Perse, confondre dans une même vengeance les injures de l'empire romain et celles du Christ, ou mourir sous les murs de Ctésiphon avec tout ce qui conservait encore un cœur chrétien et romain. Un tel dessein, qu'on eût taxé d'absurdité quelques semaines auparavant, parut, dans les circonstances présentes, simple et naturel: on y applaudit, et l'on voulut s'y associer. Les vides de l'armée se comblèrent rapidement par des enrôlements spontanés, ceux du fisc impérial par les trésors des églises, que le clergé s'empressa d'offrir. Les évêques apportaient l'argenterie de leur métropole et vendaient même leurs meubles précieux pour en verser le produit dans les caisses de l'État, et quand ils tardèrent trop, l'empereur put mettre la main sur leurs biens sans exciter ni étonnement ni murmure[98]. Ces ressources permirent de réorganiser l'armée et d'équiper une flotte. Des prédications répandues en tous lieux entretenaient la ferveur dans le peuple; les églises et les monastères, ouverts jour et nuit comme dans les temps de grandes calamités, retentissaient incessamment du chant des litanies et des psaumes. Malheur à qui se serait avisé de combattre l'entraînement public, auquel cédaient les plus hauts personnages, les magistrats, le sénat lui-même! Il eût payé cher son scepticisme et ses moqueries. Un homme d'un rang élevé, jaloux d'Héraclius, ayant traité l'empereur d'aventurier et son idée de folie, fut dégradé par le sénat, et le châtiment eût été plus loin sans l'intervention du prince. On se contenta de faire tonsurer le critique malencontreux[99], puis on l'envoya au fond d'un cloître méditer sur le danger des oppositions impopulaires, et devenir meilleur chrétien, s'il pouvait.
[Note 97: ][(retour) ] Beaucoup de chrétiens crurent le christianisme perdu et se firent juifs.--Pusillo animo homines, quasi victa cruce, extinctum sit christianitatis robur... Ubi est Deus eorum? Bolland., Invent. Cruc., 3 Maii.
[Note 98: ][(retour) ] Sanctarum ædium facultates tulit, cudendisque numismatibus, et minutis milisiariis conflandis, multifida magnæ ecclesiæ candelabra, aliaque ejusmodi sacri ministerii vasa, usurpavit. Theophan. Chronogr., p. 254.
[Note 99: ][(retour) ] Statim in clerici formam tonderi jussit, patriarcha solemnem orationem recitante... Niceph., p. 5.
Tels étaient les symptômes d'une résurrection morale du monde romain; toutefois, avant de se jeter dans une entreprise si lointaine, si longue, et qui présentait tant d'imprévu, il fallait pourvoir à la sûreté de Constantinople et au maintien de la paix dans les provinces européennes. On savait bien que dès qu'une attaque directe s'effectuerait sur la Perse, on verrait l'Asie-Mineure et la Syrie évacuées aussitôt par les armées de Chosroès, qui courraient à la défense de leur propre territoire, et qu'ainsi l'orient de l'empire se trouverait dégagé; mais qu'adviendrait-il des provinces d'Europe? C'est ce qui occupa mûrement l'empereur et son conseil. En jetant les yeux du côté de l'Italie, Héraclius se rassurait: les exarques de Ravenne entretenaient depuis longtemps déjà des rapports presque amicaux avec les rois lombards; ils pouvaient les maintenir encore aux mêmes conditions, c'est-à-dire à prix d'or. Il ne fallait rien changer à cette situation pour l'instant. Quant aux Franks qui avoisinaient l'empire romain du côté de la Bavière, leur roi Clotaire II, qui venait de réunir dans sa main toutes les portions de cette vaste monarchie, n'était rien moins qu'hostile à Héraclius; et les évêques, si puissants à sa cour, favoriseraient sans doute de tout leur pouvoir une expédition qui avait pour but de recouvrer la croix de Jésus-Christ.