On touchait donc au moment tant désiré: l'empereur s'y prépara comme on se prépare à un acte solennel de religion, par la retraite, la prière et le jeûne. Il alla passer l'hiver de 621 à 622 hors de la ville, dans une solitude toute monacale, ne s'occupant que d'affaires, de pratiques dévotes et des derniers soins à donner à sa famille, qu'il aimait tendrement. Là, quand il réfléchissait, dans la méditation et le silence, aux chances de cette grande aventure où il jetait sa vie et la fortune du monde romain, et que la prescience de Dieu pouvait seule calculer, des doutes venaient parfois l'assaillir; mais il les repoussait comme des tentations du démon. Parfois aussi les critiques du dehors, les moqueries des esprits sceptiques, arrivant jusqu'à lui, passaient sur son âme comme un fer chaud[136]; il se réfugiait alors à l'église, et, prosterné au pied de l'autel le front dans la poussière, il récitait avec larmes ces paroles du psalmiste: «Ne nous livre pas, ô mon Dieu, en risée à nos ennemis, et que l'infidèle n'insulte pas ton héritage!» Il régla tout ce qui concernait le gouvernement de l'État pendant son absence; son fils aîné, Héraclius-Constantin, fut établi régent sous la tutelle d'un conseil formé des hommes les plus éminents de Constantinople, et dont les principaux étaient le patrice Bonus, grand-maître des milices, et le patriarche Sergius, connus tous deux pour leur énergie et leur prudence. Avant de partir, il n'oublia point le kha-kan des Avars. Essayant d'élever ce barbare aux sentiments d'honneur dont lui-même était plein, il lui adressa une lettre touchante par laquelle il lui recommandait le jeune Héraclius-Constantin, le priant de se considérer comme le tuteur de ce cher fils, de le conseiller, de l'aider, de le protéger au besoin[137]. «Les services que recevraient de lui à cette occasion la famille impériale et l'empire ne resteraient point sans récompense», lui disait-il. Héraclius s'engageait à lui payer, lors de son retour, deux cent mille pièces d'or, et il appuya cet engagement par l'envoi d'otages choisis dans sa famille et dans celle du patrice Bonus[138]. L'armée et la flotte étant prêtes, l'embarquement fut arrêté pour le 4 avril. Après avoir communié en grande pompe à l'église de Sainte-Sophie, l'empereur se rendit au port directement, tenant avec respect dans ses bras une image de Jésus-Christ que l'on croyait avoir été apportée du ciel par les anges, et qui, disait-on, reproduisait les traits véritables du Dieu fait homme; cette image miraculeuse[139] devait être le labarum de la guerre sainte. Lorsque Héraclius, franchissant le pont mobile jeté sur la rive, toucha du pied le navire qui allait l'emporter, une immense acclamation, sortie de la foule qui couvrait les quais, les rues et le toit des maisons, fit trembler la ville et le port; puis la flotte, au lieu de cingler, comme beaucoup s'y attendaient, par la Propontide vers les côtes de la Cilicie, entra à pleines voiles dans la mer Noire, se dirigeant vers les embouchures du Phase[140].

[Note 136: ][(retour) ] Nonnulli... sophistice dicebant oportere et domi manere, et consilio in certamina accurrere... Alii contra insurgebant, dimicantes sermonibus. Georg. Pisid. Exc., i, p. 115 et seqq.

[Note 137: ][(retour) ] Ad Chaganum quoque Avarum principem, cui procuratoris in filium nomen et dignitatem indidit, quique secum amicitiam ex pactis firmaverat, ut afflictis rebus romanis opem ferret, litteras cum precibus misit. Theophan., Chronogr., p. 254.

[Note 138: ][(retour) ] Atque insuper ducenta nummorum millia promiserat obsidesque dederat. Niceph., p. 12.

[Note 139: ][(retour) ] On montrait pendant le moyen âge, soit en Grèce, soit en Italie, plusieurs de ces portraits de Jésus-Christ que l'on prétendait n'avoir point été faits de main d'homme. C'était, croyait-on, la représentation réelle et directe du Sauveur qui s'était imprimée d'elle-même sur une étoffe ou sur un panneau de bois sans le secours du pinceau, ni des couleurs, ni d'un artiste même céleste. Les poëtes théologiens de Byzance avaient trouvé la théorie de cette étrange peinture: «De même que le Verbe fait chair est devenu homme en dehors des conditions des naissances humaines et par son énergie propre, ainsi, disaient-ils, son image s'est reflétée sur un objet matériel avec sa forme et sa couleur par une puissance particulière, étrangère aux conditions mécaniques des arts.» Cette explication, que nous lisons dans George Pisidès, contemporain d'Héraclius et le chantre de sa gloire, parut alors si convaincante, que les historiens, même les plus graves, se sont empressés de la reproduire.

[Note 140: ][(retour) ] Hinc Euxino mari navigans per Lazorum provinciam... Niceph., p. 11.

CHAPITRE TROISIÈME

Expédition d'Héraclius contre les Perses; il débarque en Colchide; les tribus du Caucase se joignent à lui.--Invasion de l'Atropatène; Héraclius détruit les Pyrées des mages et éteint le feu consacré.--La guerre se porte dans les hautes chaînes du Caucase et du Taurus; héroïsme d'Héraclius et de son armée.--Schaharbarz se concerte avec le kha-kan des Avars pour assiéger Constantinople par terre et par mer.--Le patrice Athanase député au kha-kan pour sonder ses intentions est retenu prisonnier.--Plan hardi d'Héraclius pour déjouer la coalition formée contre lui; il partage son armée en trois corps, fortifie la garnison de Constantinople, et marche lui-même près de Tiflis au-devant des Khazars.--Entrevue du chef khazar Zihébil et de l'empereur romain; leur alliance; quarante mille Khazars auxiliaires entrent au service d'Héraclius.--Siége de Constantinople par les Perses et les Avars; Schaharbaz occupe la rive orientale du Bosphore, l'avant-garde avare arrive à Mélanthiade.--Le kha-kan renvoie Athanase à Constantinople pour la sommer de se rendre; Athanase mal accueilli par le sénat justifie sa démarche.--Arrivée du kha-kan devant la ville.--Ses troupes; son matériel; sa flotte.--Description de Constantinople.--Belle défense des assiégés; machine inventée par un matelot.--Ambassadeurs perses à l'armée du kha-kan; celui-ci demande à conférer avec quelques députés romains; singularités de cette conférence.--La flotte avare veut traverser le Bosphore à Chelæ; elle est dispersée par des galères romaines.--Colère du kha-kan; attaque nocturne de la ville par terre et par mer; sages dispositions du patrice Bonus.--Bataille navale gagnée par les Romains.--Déroute de l'armée avare.--Retraite du kha-kan.--Constantinople fête sa délivrance.

622--626

Le plan de campagne d'Héraclius, tenu secret jusqu'alors, fut révélé par la direction que suivit la flotte en quittant le Bosphore. Il consistait à prendre la Perse à revers par le Caucase et la mer Caspienne, tandis que les armées de Chosroès s'échelonnaient entre la mer Égée et l'Euphrate, dans la prévision d'un débarquement sur la côte de Cilicie ou de Syrie. La présence des légions romaines dans les contrées du Caucase devait entraîner à leur suite les peuplades demi-barbares de ces montagnes, Lasges, Abasges, Ibères, Albaniens, et décider l'Arménie, incertaine entre l'empire romain et la Perse. Héraclius voulait plus encore: il entrevoyait la possibilité de faire appel aux tribus hunniques et turkes de la mer Caspienne et du Volga, toujours disposées à piller, ennemies naturelles de la Perse, dont elles étaient limitrophes. C'était assurément le plus hardi projet qu'eût imaginé aucun des généraux de Rome et de Byzance pendant leurs guerres de sept cents ans contre le grand-roi, et nul d'entre eux peut-être n'aurait possédé au même degré que celui-ci les conditions nécessaires du succès, savoir: la foi en son œuvre, l'esprit de ressource et d'aventure, et le parti désespéré de mourir ou de vaincre.