Les premiers mois qui suivirent le débarquement de l'année romaine en Colchide furent employés utilement à l'acclimater, à l'exercer, à lui donner l'unité qui lui manquait, à lui inspirer enfin l'esprit d'exaltation religieuse où son chef puisait confiance en lui-même et autorité sur les autres[141]. L'enrôlement des tribus du Caucase, opéré pendant ce temps-là, vint doubler la force numérique des légions. Aux approches de l'hiver, Héraclius entra dans l'Arménie, qui se déclara tout entière pour lui: sûr alors de sa retraite, il descendit dans l'Atropatène (l'Aderbaïdjan des modernes), dont les habitants, pris au dépourvu, n'essayèrent pas même de résister. On les voyait, disent les historiens, déserter leurs maisons et s'enfuir dans leurs rochers comme des troupeaux de chèvres sauvages[142]. Chosroès, surpris lui-même, répondit à sa manière aux succès de son ennemi, en faisant assommer des ambassadeurs romains qu'il tenait en prison depuis six ans. Une pareille indignité mit l'armée romaine hors d'elle-même, et l'Atropatène fut traitée comme une terre vouée à la destruction. Cette province, patrie de Zoroastre et berceau du culte institué par ce premier des mages, en était toujours le siége le plus vénéré; c'est là que s'élevaient les Pyrées les plus magnifiques et les plus nombreux, là que le culte du feu se célébrait avec le plus de pompe et de dévotion. Héraclius ruina les temples, chassa ou massacra les prêtres, et supprima partout le feu perpétuel: le dieu fut éteint dans le sang de ses adorateurs[143]. Ainsi les profanations de Jérusalem furent vengées; mais la croix n'était plus ni là, ni en Arménie, les Perses, à l'approche des Romains, l'ayant enlevée pour la mettre en sûreté dans les parties centrales de leur empire.
[Note 141: ][(retour) ] Theophan., Chronogr., p. 253-256.--Cedren., t. I, p. 409, 410.--Niceph., p. 12.
[Note 142: ][(retour) ] Per asperas etiam illas et salebrosas rupes, caprarum sylvestrium more, desilientes Persas venantur et capiunt vivos. Theophan., Chronogr., p. 256.
[Note 143: ][(retour) ] Oppida subvertit atque igne delubra prosternit. Niceph., p. 12.--Ignis templum cum universa civitate igne consumpsit... Theophan., p. 258.
Chosroès enfin accourut défendre le sanctuaire de sa religion, et l'année 623 se passa en combats, toujours gagnés par les Romains: trois armées perses furent défaites, et Chosroès deux fois vaincu prit la fuite. Des froids excessifs, qui faillirent les emporter, forcèrent les Romains à évacuer cette année l'Aderbaïdjan pour aller hiverner sous le climat plus doux de l'Albanie; mais en 624 la guerre recommença, et se continua en 625 dans les hautes chaînes du Caucase et du Taurus. La manœuvre hardie d'Héraclius avait eu pour effet de dégager les provinces romaines d'Asie en attirant les armées persanes après lui: elles arrivaient toutes successivement, et cherchaient à l'enfermer dans les défilés des montagnes où la lutte s'était transportée; mais Héraclius déjouait toutes les combinaisons de leurs généraux: il les devançait dans les passages, les coupait par des marches rapides, les battait l'un après l'autre. On croyait le traquer dans le Taurus, il parcourait déjà les plaines du Tigre, et quand on le cherchait de ce côté, il surprenait et mettait en cendres les villes de l'Atropatène ou de l'Assyrie. Son armée, infatigable comme lui, ne laissait pas échapper un signe de mécontentement: presque gelée dans les neiges du Caucase, elle faillit mourir de soif dans les déserts de sable qui entourent l'Euphrate[144].
[Note 144: ][(retour) ] Theophan., p. 256, 257, 258, 259.--Niceph., p. 12.--Cedren., t. i, p. 411, 412, 413, 414.--Epist. Heracl., ap. Chron. Pasch., p. 400.--Zonar., l. 14, t. ii, p. 84.
La vie d'Héraclius, pendant ces rudes campagnes, n'était pas seulement celle d'un général, mais d'un soldat toujours occupé ou à frapper le premier coup dans la bataille, ou à soutenir l'assaut d'une masse d'ennemis acharnés sur sa personne. Il livra nombre de combats singuliers, força tout seul le passage d'un pont à travers les cavaliers qui le gardaient, fut blessé bien des fois et eut plusieurs chevaux tués sous lui. On le reconnaissait dans la mêlée à ses bottines de pourpre[145], devenues pour l'ennemi un objet d'effroi: «Vois là-bas ton empereur, disait Schaharbarz à un transfuge romain; c'est devant lui que nous fuyons[146]!» Les alliés de l'empereur ne lui donnaient guère moins d'embarras que ses ennemis: c'étaient toujours de la part des tribus du Caucase, que lassait une guerre fatigante et sans profit, des murmures qu'il fallait apaiser, ou des menaces d'abandon qu'il fallait prévenir. Un jour enfin vingt mille de ces amis incertains voulurent partir à la veille d'une bataille. Héraclius les congédia en présence des légions romaines sous les armes, sans que son visage en fût altéré: «Frères, dit-il à ses soldats, car c'est ainsi qu'il les appelait dans ses harangues, Dieu réserve le triomphe pour nous seuls[147].»
[Note 145: ][(retour) ] Ex propriis ejus ocreis dignosci poterat. Theophan., Chronogr., p. 262.
[Note 146: ][(retour) ] Vides Cæsarem, quanta audacia pugnam conserat, solusque adversus tantam multitudinem decertet? Id., loc. cit.
[Note 147: ][(retour) ] Videte, fratres, ut nullus, belli societatem init nobiscum, quam Deus solus... Theophan., Chronogr., p. 265.