Cependant le kha-kan des Avars, attentif aux péripéties de la guerre de Perse, tramait sur les bords du Danube de nouvelles perfidies; il n'avait pas tardé à se mettre d'intelligence avec Chosroès par l'intermédiaire du Sanglier royal. Les propositions de Chosroès furent celles-ci: le roi de Perse offrait au kha-kan le pillage de Constantinople, s'il voulait assiéger cette ville de concert avec lui; une forte division de l'armée persane, conduite par Schaharbarz, se rendrait alors sur le Bosphore, près de Chalcédoine; et comme les Perses manquaient de vaisseaux, les Avars amèneraient avec eux la flottille de barques qu'ils entretenaient sur le Danube, au moyen de quoi les troupes combinées pourraient, soit attaquer Constantinople par terre et par mer, soit opérer leur jonction sur la côte d'Europe. Quand on fut d'accord des principales conditions, on fixa le rendez-vous sur l'une et l'autre rive du détroit au mois de juin de l'année 626. Du reste, ces négociations furent entourées d'un grand mystère, le kha-kan ne voulant pas démasquer ses plans avant d'être prêt à agir, et les préparatifs nécessaires pour une telle entreprise exigeant de très-longs délais; mais quelque profond que fût le mystère, le gouvernement de Constantinople conçut des soupçons, et députa au kha-kan le patrice Athanase pour le raffermir dans l'alliance romaine, soit par le sentiment de la foi jurée, soit par la crainte de l'avenir. Athanase n'eut pas occasion de déployer son éloquence, car à peine eut-il touché le sol de la Hunnie qu'il fut pris, placé sous bonne garde, et sevré de toute communication avec le territoire romain. C'était de la part du kha-kan une réponse assez claire pour que le conseil de régence pourvût en toute hâte à la sûreté de la ville et informât Héraclius de ce qui se passait. Les relations de la métropole avec l'empereur étaient régulièrement établies au moyen de la flotte qui stationnait dans un des ports de la mer Noire, à Héraclée, Sinope ou Trébizonde, suivant la position de l'armée et les nécessités de la campagne. Probablement Héraclius, de son côté, avait eu vent des intelligences qui se pratiquaient entre les Avars et les Perses; en tout cas, les dispositions stratégiques adoptées par ces derniers au commencement de l'année 626 lui disaient assez clairement qu'un grand coup était machiné contre son empire, et principalement contre sa capitale.
L'armée romaine, victorieuse en toute rencontre, se trouvait alors campée dans les plaines de l'Euphrate, en face des troupes persanes, réunies et bien plus considérables en nombre. Comme si Chosroès eût renoncé à combattre, il divisa ses forces en trois corps, dont le premier, sous le commandement de Schaharbarz, se dirigea vers l'Asie-Mineure, les deux autres restant en observation dans la Mésopotamie. De ces derniers, l'un devait manœuvrer sur les flancs de l'armée romaine pour l'inquiéter et la retenir, tandis que l'autre, s'échelonnant à l'intérieur, couvrirait les abords de Ctésiphon. Le corps chargé de la garde de l'intérieur se composait de l'élite des troupes persanes, des bataillons d'or[148], comme on les appelait parce que la pointe de leurs lances était dorée. Héraclius d'un coup d'œil saisit l'intention de ces mesures, et avec sa hardiesse accoutumée il leur en opposa d'autres pour les déjouer. Divisant aussi sa petite armée en trois corps, il laissa le plus nombreux sur l'Euphrate, dans une position fortifiée, et sous le commandement de son frère Théodore, dont il connaissait l'énergie. Il envoya le second par l'Arménie gagner la côte du Pont-Euxin, où la flotte devait le transporter à Constantinople, et partit avec le troisième pour les contrées du Caucase, où l'appelaient un nouvel intérêt, de nouvelles aventures à courir. Il avait appris en effet qu'une horde de Khazars avait fait irruption par les portes caspiennes dans l'Aderbaïdjan, qu'elle pillait; et l'idée lui était venue de l'enrôler sous son drapeau pour opérer, de concert avec elle, une diversion terrible contre la capitale de la Perse[149]. Le projet fut exécuté aussitôt que conçu, et il accourait avec quelques légions, sur le passage de cette horde, lui porter des paroles d'amitié et offrir des présents à son chef.
[Note 148: ][(retour) ] Milites auri hastatos... adversus imperatorem misit... Theophan., Chronogr., p. 263.
[Note 149: ][(retour) ] Imperator e Lazica solvens, illis se adjungere et occurrere statuit. Theophan., Chronogr., p. 264.
Ces Khazars n'étaient autres que les Khatzires ou Acatzires du ve siècle, qui appartenaient alors à la ligue des Huns blancs. Attila les avait soumis par la force des armes, et leur avait imposé pour roi son fils Ellak[150]; après sa mort, Denghizikh les avait comptés parmi ses sujets. Les désordres de tout genre, invasions, guerres, déplacements de peuples, qui signalèrent parmi les nomades de l'Asie occidentale la fin du ve siècle et la première moitié du vie, rendirent la liberté aux Acatzires, mais pour les jeter dans une longue suite de péripéties, et on les vit à cette époque, ballottés de steppe en steppe, errer des Palus-Méotides au Volga et d'une rive à l'autre de la mer Caspienne. Tombés enfin sous une de ces dominations turkes qui se rapprochaient de plus en plus de l'Europe, ils acceptèrent sa suprématie, sans perdre leur individualité comme nation. L'étoile des Huns était alors à son déclin, l'étoile des Turks à son lever, et suivant l'usage constant des nomades, qui ne recherchent et ne prisent que la force, les Acatzires répudièrent leur nom de Huns pour prendre celui de Turks, et adopter avec ses coutumes et ses lois l'orgueil de la race qui les dominait. Cette transformation sembla leur donner une nouvelle vie. Les Turks-Khazars rentrèrent en maîtres dans le pays d'où les Huns-Acatzires avaient été chassés. Placés là dans le voisinage de la Perse, qui n'était séparée d'eux que par le détroit de Derbend, ils y faisaient souvent des incursions, et profitaient en ce moment de l'absence des armées persanes pour venir ramasser dans l'Atropatène le butin qui avait pu échapper aux Romains. Tel était le nouvel allié qu'Héraclius se flattait d'acquérir.
[Note 150: ][(retour) ] Voir ci-dessus Hist. d'Attila, t. i, c. 4.
Il arriva avec sa petite armée juste à l'instant où les Khazars, chargés de dépouilles, sortaient de l'Atropatène pour regagner leur pays. La rencontre eut lieu sous les murs de Tiflis, à la vue de la garnison perse renfermée dans la ville[151]. Du plus loin que le chef des Khazars aperçut l'empereur romain, qui s'avançait couronne en tête, il sauta de cheval et se prosterna le front contre terre. La horde suivit son exemple, et on remarqua que les officiers et autres personnages importants grimpèrent sur les rochers et les tertres pour y faire leurs génuflexions[152]. Héraclius accourant vers celui qui paraissait le chef principal (c'était le second magistrat de toute la nation, et il se nommait Zihébil[153]), le releva, l'embrassa, et lui posa sa couronne sur la tête en l'appelant son fils[154]; Zihébil, en signe de dévouement respectueux, le baisa au cou. L'entrevue fut suivie d'un festin après lequel Héraclius abandonna aux officiers khazars, à titre de cadeau, toute l'argenterie servie sur la table. Zihébil reçut en outre de riches habits de soie brochés d'or et des pendants d'oreilles du plus grand prix[155].
[Note 151: ][(retour) ] Persis ex urbe Tiphili spectantibus. Theophan., Chronogr., p. 264.--Anast., p. 95.
[Note 152: ][(retour) ] Exercitus præfecti super saxo ascendentes, eodem corporis habitu procubuerunt. Theophan., ub. sup.
[Note 153: ][(retour) ] Zihebil, Ζιεϐήλ, Ζεϐεήλ.