Commencée dès le 31 juillet, l'attaque régulière continua sans interruption pendant cinq jours. Le kha-kan avait amené avec lui une si grande quantité de béliers, de tortues, de machines de trait, que son front s'en trouvait garni; et ses douze tours à roues, quand elles furent dressées en face du rempart, présentaient un aspect vraiment effrayant[177]. Les Slaves, qui avaient été les constructeurs de cette artillerie de siége imitée des machines romaines, en étaient aussi les servants; c'étaient eux en outre qui avaient fabriqué la flotte, qui l'avaient transportée, qui la gardaient dans les eaux du Barbyssus et qui étaient destinés à la manœuvrer. Le Slave, opprimé et encore résigné à la servitude, avait mis à la merci de ses maîtres asiatiques son corps et son intelligence, qui commençait à s'ouvrir. Tandis que le bélier battait la muraille en brèche, les Huns, armés de leurs grands arcs, faisaient par-dessus pleuvoir incessamment une grêle de traits qui balayait parfois le rempart; mais les vides se comblaient aussitôt. Les assiégés de leur côté troublaient ces travaux par des sorties continuelles qui culbutaient les travailleurs et détruisaient leurs engins.
[Note 177: ][(retour) ] Ædificavit Chaganus duodecim turres castellis instructas, præaltas, et quæ ipsa fere propugnacula attingebant... Chron. Pasch., p. 394.
Un matelot imagina contre les énormes tours des Barbares une machine défensive bien simple, mais d'un effet assuré. C'était un mât monté sur un plancher mobile qui suivait les tours ennemies dans leurs mouvements en face du rempart. Sitôt qu'une d'elles s'arrêtait à proximité, le mât s'inclinait et faisait descendre, au moyen de poulies, une nacelle où se tenaient des hommes munis de torches allumées et de poix, qui versaient des torrents de flammes sur la machine, ou attachaient des brandons à ses flancs, et il était rare que la nacelle remontât sans laisser la tour embrasée[178]. Quels que fussent les périls de ce combat aérien, on ne manqua jamais d'hommes pour le soutenir. Mû par le désir d'épargner l'effusion du sang, le patrice Bonus interpella plusieurs fois le kha-kan du haut de la muraille, l'engageant à se retirer et lui promettant, s'il rentrait dans le devoir, la continuation de sa pension et davantage encore; mais le barbare n'avait qu'une réponse à la bouche: «Sortez de votre ville; abandonnez-moi tout ce que vous possédez, et rendez-moi grâce si je vous laisse la vie[179].»
[Note 178: ][(retour) ] Unus ex nautis malum nauticum machinatus est, in cujus summitate navigiolum appendit, quo hostium turres castellis instructas incenderet... Chron. Pasch., p. 394.
[Note 179: ][(retour) ] Urbe cedite, vestrasque fortunas mihi dimittite, servateque vos ipsos et familias vestras. Ibid.
Le 2 août au soir (c'était un samedi), le kha-kan fit demander à Constantinople quelques grands dignitaires romains pour conférer avec eux sur une proposition de paix: on lui en envoya cinq des plus qualifiés. A peine furent-ils entrés dans sa tente, que le kha-kan, sans leur adresser la parole, commanda à l'un de ses gens d'aller chercher «les trois Perses vêtus de soie[180],» qui attendaient dans un compartiment voisin, et ces hommes étant venus, il les fit asseoir à ses côtés, laissant debout devant eux et lui les hauts personnages, patrices ou clarissimes, qui représentaient l'empire romain. Interpellant alors les Romains avec une sorte de solennité: «Vous voyez ici, leur dit-il, une ambassade que j'ai reçue des Perses, et qui m'annonce que Schaharbarz me tient prêt là-bas un secours de trois mille hommes; il m'a semblé bon de vous en informer. Si vous consentez à évacuer votre ville, tous tant que vous êtes, avec un sayon et une chemise, j'arrangerai l'affaire près de Schaharbarz: ce général est mon ami; vous passerez dans son camp, et je me porte garant qu'il ne vous fera aucun mal[181]. Quant à ce qui me regarde, je veux votre ville; je la veux avec tout ce qu'elle renferme, et songez bien que vous n'avez pas d'autre moyen de sauver votre vie, à moins peut-être que vous ne deveniez poissons pour vous échapper dans la mer, ou oiseaux pour vous envoler dans l'air[182]. Les Perses sont maîtres de l'autre rive du détroit, comme ceux-ci me l'assurent; quant à votre empereur, il n'a jamais mis le pied en Perse, et il n'existe aucune armée qui soit à portée de vous secourir.--S'ils te l'assurent, ils mentent! s'écria le patrice George dans un mouvement de noble colère; une armée romaine est déjà entrée à Constantinople, et notre prince très-pieux a si bien mis le pied en Perse, qu'il ne laisse pas pierre sur pierre dans leurs villes[183].» A ces mots, un des Perses hors de lui prit la parole et invectiva grossièrement le Romain. «Je ne prends pas tes insultes comme venant de toi, répliqua celui-ci avec mépris; c'est le kha-kan qui me les adresse, car lui seul t'inspire l'audace de m'outrager[184].» Là-dessus un autre Romain dit au kha-kan: «Comment se fait-il que toi, qui as amené ici tant de troupes, tu aies encore besoin de l'aide des Perses?--J'ai voulu seulement vous expliquer, répondit le barbare un peu troublé dans son orgueil, que les Perses, si je le désire, se joindront à moi, parce qu'ils sont mes amis[185].--Quoi qu'il en soit, ajoutèrent les ambassadeurs romains, nous ne quitterons jamais notre ville. Nous sommes venus ici sur ta demande pour parler de paix; si tu n'as rien de plus à nous dire, hâte-toi de nous renvoyer[186].» Le kha-kan les congédia.
[Note 180: ][(retour) ] Tres Persas sericis vestibus indutos... sibi assidere jussit... Chron. Pasch., p. 395.
[Note 181: ][(retour) ] Si igitur, quotquot in urbe estis, cum sago duntaxat et indusio ex ea excedere velitis, pacta ac fœdus cum Salbaro ineamus: amicus enim meus est, ad illum transite, neque ulla is vos injuria afficiet. Ibid.
[Note 182: ][(retour) ] Nisi forte vos fieri pisces contingat, quo per mare evadatis, vel aves, quo evoletis in aërem. Loc. cit.
[Note 183: ][(retour) ] Isti, inquit gloriosissimus Georgius, impostores sunt, noster enim hic adest exercitus, ac piissimus princeps noster in eorum provinciis versatur, hasque devastat omnino. Chron. Pasch., p. 395.