DES

SUCCESSEURS D'ATTILA

EMPIRE DES AVARS

CHAPITRE PREMIER

Second empire hunnique: Domination des Avars sur le Danube.--Mœurs de ce peuple; son organisation politique.--Goût de Baïan pour le luxe.--Les Franks-austrasiens vaincus par les enchantements des Avars.--Baïan épargne la ville d'Augusta sur la demande de ses femmes.--Déclamation imprudente de l'ambassadeur Commentiole; Baïan le fait mettre aux fers.--Irruption des Slovènes jusqu'à la longue muraille.--Intrigue d'un Bocolabras avec une femme du kha-kan; il fuit sur le territoire romain; ses révélations à l'empereur Maurice.--Baïan ravage la rive droite du Danube et les vallées de l'Hémus.--Spécimen de la langue parlée en Pannonie au VIe siècle.--Hallucination de Baïan devant les murs de Drizipère.--Trompé par une ruse de Maurice, il fait la paix.--Campagne des Romains contre les Slaves; Baïan veut s'y opposer; discours de l'ambassadeur Kokh.--Le roi slave Ardagaste surpris par Priscus.--Histoire d'un transfuge gépide.--Le roi Musok est massacré avec son peuple.--Amitié de Baïan et de Priscus.--Conseils du médecin Théodore au kha-kan.--Baïan déclare que la rive gauche du Danube est sa province.--Nouvelle guerre; férocité de Baïan; profanation des os de S. Alexandre à Drizipère.--La peste éclate dans son armée; sept de ses fils périssent.--Il est battu plusieurs fois au nord du Danube; il perd quatre autres fils dans un marais.--Les Romains pénètrent au delà de la Theïsse; massacre d'une bourgade gépide.--Mort de Baïan et de l'empereur Maurice.

582--602.

Le second empire des Huns était fondé, et il l'était dans des proportions d'étendue et de force que le premier n'aurait pas dédaignées. Il y eut là pour l'Europe tout entière, soit civilisée, soit barbare, soit romaine, soit germanique ou slave, un événement d'une grande importance. Tous les États, tous les peuples durent compter avec le nouvel empire. Un intervalle d'un siècle et quart le séparait du premier: qu'était-ce qu'une pareille interruption pour de pareils souvenirs? Encore l'intervalle avait-il été rempli par des guerres où le nom des Huns figurait. La tradition pouvait donc se relier aisément, naturellement, aux faits présents, et c'est ce qui arriva: l'empire fondé par Baïan ne parut pas autre chose qu'une seconde époque de celui d'Attila.

Les noms de Hunnie et d'Avarie[1] furent employés indistinctement pour désigner le siége de la nouvelle domination, et même chez les peuples de l'Europe occidentale, moins au courant des différences de détail, le mot de Huns prévalut pour désigner les Avars: c'est ce qu'on peut voir dans la plupart des écrivains latins. Par suite de la même confusion, les premiers Huns devinrent des Avars, et la synonymie des deux noms fut complète dans le passé comme dans le présent. De là ces formules très-bizarres au point de vue de l'exactitude historique, mais admissibles pourtant dans l'hypothèse où se plaçaient les contemporains: savoir qu'Attila était un roi des Avars, que les Avars avaient envahi la Gaule et menacé Rome, dont ils s'étaient ensuite éloignés à la prière du pape saint Léon. Ce ne sont pas seulement des poëtes qui s'expriment ainsi, mais de graves historiens instruits des faits, et qui se pliaient sciemment à l'idée populaire. La politique tenait aussi le même langage, et nous la verrons dans une circonstance importante, où l'épée gallo-franke sortit du fourreau, faire payer rudement aux kha-kans avars la dette de leur prédécesseur Attila. Telle fut l'opinion qui s'établit dans l'Europe civilisée, et qui tendait à rejoindre et à ressouder les deux tronçons de l'empire hunnique. Quant aux Ouar-Khouni, ils semblent avoir compris à merveille le rôle qu'ils étaient appelés à jouer. Ce peuple, qui avait usurpé en Orient un nom étranger, parce que ce nom était redouté, et qui s'affublait de la gloire des Avars, ses anciens maîtres, aurait-il répudié celle des premiers Huns ses frères et la puissance morale attachée au nom d'Attila? Cela n'est pas croyable. On le voit au contraire s'étudier à ranimer des souvenirs traditionnels qui étaient une force et un honneur pour lui. Baïan place son camp royal entre la Theïsse et le Danube, aux lieux où s'élevait le palais du conquérant; c'est de là qu'il domine les Slaves, les Bulgares et le reste des Huns, qu'il provoque les Franks austrasiens, et qu'il fait entendre à Justin II le langage d'Attila aux fils de Théodose.

[Note 1: ][(retour) ] Hunnia... Avaria. On peut consulter sur la synonymie des noms Hunni, Avari, Hungri on Hungari, Murat., Rer. Ital. Script., t. ii, p. 393, 394. Constant. Porphyr., De Adm. Imp. c. 29. Voir ci-dessous la guerre de Charlemagne contre les Avars. Usque eo Cæsari molestus fuit, ut ad se lectum ex auro artificiose elaboratum mittere impelleret... Imperator donum regaliter fabrefieri curat, æque regio apparatu et magnificentia... Menand., Exc. leg., p. 117.

Ce fut une bonne fortune pour les nouveaux Huns d'avoir à leur tête un homme tel que Baïan. Sans le génie de ce fondateur d'empire, ils auraient peut-être flotté un demi-siècle ou un quart de siècle dans les plaines du Danube, comme les sujets de Balamir avant de prendre une assiette solide et de faire des conquêtes durables. Baïan les fixa dans une position formidable, qui entamait l'empire romain sur deux points, dominait la Slavie, et laissait leurs communications libres avec les tribus de leur race sur le Caucase, la mer Caspienne et le Volga. Les Slaves, après quelques résistances, finirent par se reconnaître leurs tributaires. Les Bulgares conclurent avec eux des alliances qui ressemblaient fort à un servage, et les kha-kans les traitèrent effectivement comme des sujets. Ces deux peuples, les Bulgares et les Slaves, furent d'utiles instruments de conquête pour les Avars, non pas seulement par les soldats qu'ils pouvaient fournir, mais encore par les colonies qu'ils fondèrent au profit de leurs maîtres dans les provinces du Danube et dans celles de l'Adriatique. Les Coutrigours furent employés aussi à cet usage, ainsi qu'on l'a vu plus haut, et voici comment s'opérait cette colonisation forcée. Les Avars prenaient dix ou quinze mille Slaves par exemple et les poussaient devant eux sur un point du territoire romain, où ils devaient se défendre et s'établir sous peine d'extermination. Ce premier noyau, quand il réussissait à vivre, se grossissait successivement, et devenait en définitive une colonie dépendante du kha-kan, qui lui donnait des chefs. Grâce à ces alluvions humaines, si je puis ainsi parler, les Avars remplirent la Mésie, surtout le voisinage du Danube, de points d'occupation et de repère pour leur extension future. Des Bulgares prirent racine de cette façon sur quelques cantons de la Basse-Mésie. Les dix mille Coutrigours jetés par Baïan dans la Dalmatie s'y firent place et n'en sortirent plus. Tel fut le barbare procédé de conquête ajouté par les Avars à la puissance de leurs armes. Les Romains reculaient devant l'idée d'anéantir des myriades d'êtres humains souvent sans armes, des vieillards, des enfants, des femmes; ils les toléraient sur des terres incultes qu'ils finissaient par leur abandonner, puis le kha-kan venait revendiquer les hommes comme ses sujets, et le territoire comme son domaine.