Les mœurs des Avars étaient un mélange de grossièreté et de luxe; ils recherchaient les beaux habits, la vaisselle d'argent et d'or, et leurs kha-kans s'étendaient sur des lits d'or ciselé garnis d'étoffes de soie et qui leur servaient de couche et de trône; au-dessus de ces lits ou divans étaient placés quelquefois des dais ou pavillons étincelants de pierreries. Ils avaient soin, dans les capitulations, de se faire livrer par les villes des étoffes précieuses pour leurs vêtements; Baïan poussait même la recherche de l'élégance jusqu'à se faire remettre des vêtements tout faits ou en demander à l'empereur: il fallait qu'un habit à la scythique, pour être à son goût, fût fabriqué d'étoffe romaine et sortît des ciseaux d'un tailleur romain. Le même kha-kan jugeait assez impertinemment les arts de la Grèce, et les riches cadeaux de l'empereur attirèrent parfois sa critique et son dédain. Les historiens racontent qu'ayant demandé avec importunité à l'empereur Tibère un lit travaillé par les orfévres de Constantinople, l'empereur en fit fabriquer un en or massif qui passa près de tous les connaisseurs pour une merveille de richesse et de goût, et le lui offrit en présent par les mains d'un ambassadeur. Le kha-kan le reçut avec tous les signes de la mauvaise humeur, faisant la moue et grondant entre ses dents; et après l'avoir examiné avec une attention dérisoire, il le déclara laid, pauvre et tout à fait indigne de lui; puis il le renvoya à l'empereur[2]. Ce barbare vaniteux qui ne trouvait rien d'assez magnifique pour lui, eut l'idée de posséder, à l'instar des augustes de Constantinople, des éléphants dressés qui pussent l'amuser et amuser son peuple dans les jours de réjouissances. Sur sa demande, l'empereur lui en envoya un d'une taille prodigieuse, le plus beau et le mieux instruit qu'il eût dans ses ménageries[3]; mais le kha-kan jeta à peine un regard sur l'énorme bête et la fit reconduire aussitôt à Constantinople, soit frayeur, soit mépris affecté pour les plaisirs qui tenaient une si grande place dans la civilisation des Romains[4].

[Note 2: ][(retour) ] At ille fastidio et arrogantia præceps, vultum contrahere, multo magis fremere, ut qui muneris indignitate, contumeliam accepisset, lectumque illum aureum, ut rem vilem et inelegantem remisit. Id., ibid.--Theophan., p. 214.--Cedren., t. I, p. 394.--Zonar., t. II, p. 74.

[Note 3: ][(retour) ] Is (Imperator) ejus desiderio celeriter gratificandum ratus, elephantum, quos habebat, præstantissimum pro spectaculo ad eum misit. Menand., p. 117.--Elephantem, ex India ductum... maximum eorum quos habebat... Theophan., p. 214.

[Note 4: ][(retour) ] Qui, ubi ipsum vidit, statim ad imperatorem remisit. Id., ub. sup.--Utrum quia admiratione, ac novitate animalis percelleretur, an quia contemneret, dicere non habeo. Menand., loc. cit.

L'ivrognerie, la débauche, le vol, étaient les vices ordinaires des Avars. Leurs femmes semblent avoir été peu retenues, à en juger par celles du kha-kan, dont les aventures occupent un petit coin de cette histoire; et quant aux femmes de leurs vassaux ou serfs, elles étaient censées leur appartenir par droit de souveraineté.

Quand des Avars allaient en quartier d'hiver dans un village slave, ils en chassaient les hommes, s'établissaient dans les maisons, prenaient les provisions et le bétail, et abusaient des femmes et des filles: il en résulta un peuple de métis qu'ils voulurent traiter de la même façon, et qui finirent par se révolter contre leurs pères. Une brutalité cruelle s'unissait chez eux à la débauche. Une tradition encore en vigueur au temps de Nestor, le plus ancien historien russe, rapporte qu'ils attelaient les femmes slaves comme des bêtes de somme à leurs chariots. L'histoire ne nous donne guère de lumière sur le gouvernement de ce peuple, lequel était fort simple, comme celui de tous les peuples pasteurs. On remarque cependant que le pouvoir du kha-kan n'était pas unique et absolu, et qu'à côté de ce chef de l'armée et des relations politiques se trouvait un autre chef représentant le gouvernement de la nation sous certains points de vue, et dont les fonctions pouvaient être analogues à celles du grand juge chez les tribus hongroises. Ce second magistrat prenait chez les Avars le titre de ouigour ou iougour, qui reporte naturellement notre pensée à l'origine ougourienne des Ouar-Khouni[5]. Produite vraisemblablement par un mélange d'Ougours et de Huns occidentaux, la fédération des Ouar-Khouni aura voulu, dans le principe, garantir chacun de ces éléments par une représentation distincte, en leur donnant des chefs séparés. L'historien Théophylacte nous dit en effet que de son temps, c'est-à-dire au VIe siècle, on distinguait dans la nation avare, les Ouar et les Khouni. Plus tard, quand la fusion se fut opérée, et que les deux races n'eurent plus besoin d'une protection particulière, la dignité de ouigour changea de caractère; elle resta comme une haute magistrature placée au-dessous et près du kha-kan chef suprême de toute la nation.

[Note 5: ][(retour) ] Vigurrus, Jugurrus. Eginhard., Vit. Carol. Magn., apud D. Bouquet. Script. rer. Gallic., t. V, p. 54.--Regino., ibid., ann. 782.--Annal. Bertin.--Jugurgus. Poeta Saxo, De Gest. Car. Magn.

Le premier soin de Baïan quand il se vit solidement établi entre la Theïsse et le Danube, fut de relier en un seul faisceau toutes les branches éparses des Ouar-Khouni. La portion qu'il commandait comptait à son arrivée en Europe environ deux cent mille têtes[6]: il en était mort beaucoup depuis vingt ans, par suite des guerres continuelles soit avec les Romains, soit avec les Barbares; et le nombre des survivants n'était pas en rapport avec la domination que Baïan venait de fonder, et surtout avec celle qu'il convoitait. J'ai dit que trois grandes tribus des Ouar-Khouni, les Tarniakhs, les Cotzaghers et les Zabenders avaient refusé de suivre dans sa fuite la horde qui était venue en Europe et avait adopté le nom d'Avars; ces trois tribus occupaient encore en Asie les campements que leur avaient assignés les Turks. Des émissaires de Baïan vinrent les solliciter de briser aussi leur joug et de rejoindre leurs frères au pied des Carpathes; elles le firent prudemment, passèrent en Europe et se fondirent dans la horde de Baïan, dont elles accrurent considérablement l'importance[7]. Après cette adjonction, Baïan se mit à sonder la force de tous ses voisins, et particulièrement de ses voisins du côté de l'ouest, les Franks austrasiens, dont les possessions s'étendaient jusque dans le Norique, qui commençait alors à porter le nom de Bavière.

[Note 6: ][(retour) ] C'est l'évaluation que faisaient les Turks eux-mêmes. Justin II ayant demandé à un de leurs ambassadeurs quelle était la force de la nation des Ouar-Khouni, celui-ci répondit: Sunt quidam qui adhuc nostra colunt: qui vero a nobis defecerunt, arbitror esse viginti myriadas... Menand., Exc. leg., p. 108.

[Note 7: ][(retour) ] Per idem tempus et Tarniach et Cotzageri (hi populi etiam ex Var et Chunni gentibus erant) a Turcis profugi Europam immigrant, et Avaribus Chagano subjectis se admiscent. Traditum est etiam, Zabender ex Var et Chunni propagatos. Qui ad Avares accesserunt, eos ad decem millia fuisse plane compertum est. Theophylact., VII, 8.