Les Franks austrasiens avaient, comme on se le rappelle, battu les Avars cinq ou six ans auparavant dans les montagnes de la Thuringe; impatient de prendre une revanche, Baïan entra sur leur territoire, où il se trouva face à face avec ce même Sigebert qui avait vaincu son prédécesseur. Les deux armées se mesurèrent encore une fois, mais avec un résultat tout différent du premier: ce furent les Franks qui s'enfuirent après avoir jeté bas leurs armes, et le roi Sigebert, un instant prisonnier, n'échappa à ceux qui le tenaient qu'en leur distribuant les trésors renfermés dans ses chariots. On expliqua cet événement par des raisons puisées dans les préjugés du temps, c'est-à-dire par la sorcellerie dont on accusait les Avars comme tous les peuples asiatiques. «Au moment d'en venir aux mains, nous dit l'historien des Franks, Grégoire de Tours, les Huns, experts en magie, fascinèrent leurs ennemis par des apparitions fantastiques, et remportèrent aisément la victoire[8].» Sigebert, ravi d'en être quitte malgré sa défaite, envoya des présents au roi des Huns, qui lui rendit la pareille. «Ce roi se nommait Gaganus[9], nous dit encore Grégoire de Tours, et c'était là le nom de tous les rois de ce peuple. Les deux ennemis firent la paix et jurèrent de ne se plus livrer bataille pendant toute la durée de leur vie[10].» Quelque temps après, les Avars et leur kha-kan revinrent sur les terres de la France austrasienne, mais ce fut cette fois sans hostilité contre les Franks, et probablement en poursuivant avec trop d'ardeur des tribus slaves auxquelles Baïan donnait la chasse. Là les subsistances lui manquèrent, mais il n'hésita pas à en demander à son nouvel ami Sigebert, lui faisant dire qu'un roi tel que lui devait assistance à un allié, et promettant au reste de vider le pays sous trois jours s'il recevait des vivres. Sigebert fit conduire immédiatement dans le camp avar des légumes, des moutons et des bœufs: pouvait-on faire moins pour des sorciers[11]?

[Note 8: ][(retour) ] Cum confligere deberent, isti magicis artibus instructi, diversas eis phantasias ostendunt, et eos valde superant. Greg. Tur., Hist. Franc., p. 62.

[Note 9: ][(retour) ] Vocabatur autem Gaganus; omnes enim reges gentis illius hoc appellantur nomine. Greg. Tur., Hist. Franc., p. 62.

[Note 10: ][(retour) ] Datis muneribus, fœdus cum rege iniit, ut omnibus diebus vitæ suæ nulla inter se prælia commoverent. Greg. Tur., loc. cit.

[Note 11: ][(retour) ] Baïanus, Avarorum dux, significavit Sigeberto... suum exercitum commeatus inopia laborare: ille statim legumina, oves et boves ad Avaros misit. Menand., Exc. leg., p. 110.

Affermi sur sa frontière de l'ouest par ce traité avec les Franks, Baïan put diriger tous ses efforts du côté de l'empire romain. Sur ces entrefaites, Tibère mourut, dans l'année 582, laissant le trône impérial à son gendre Maurice, qu'il s'était déjà associé en qualité de césar. Généralement les traités des empereurs avec les Barbares étaient considérés, sinon comme personnels, au moins comme ne liant pas absolument leur successeur, et l'on en négociait la continuation à chaque avénement. C'est ce que nous avons vu se pratiquer de la part des Avars à la mort de Justinien, et ce qu'ils firent encore à la mort de Tibère, en exigeant que leur pension annuelle, qui montait déjà à quatre-vingt mille pièces d'or, fût portée désormais à cent mille. Ce n'est pas que Baïan crût au succès de sa demande, car Maurice, prince d'ailleurs ferme et vigilant, avait une réputation assez méritée de dureté et d'excessive économie; mais Baïan voulait un prétexte de rupture avec l'empire romain, qu'il était en mesure d'attaquer. Il avait une forte armée dans la presqu'île sirmienne, et Sirmium, bien approvisionné, devait lui servir de base d'opérations au delà de sa frontière. Au refus de l'empereur, il cerna à l'improviste la place de Singidon par un beau jour d'été, pendant que les habitants, occupés à leur moisson[12], étaient dispersés dans la campagne. Quoique la ville fût presque déserte et la garnison prise au dépourvu, on se battit bien, et avec l'aide des habitants accourus de tous côtés, la garnison fit un grand carnage des Avars; mais les Avars restèrent maîtres de la place.

[Note 12: ][(retour) ] Quod civium plurimi, ut in messe, foris manentes,... fruges sibi demetendo colligerent. Theophylact., I, 4, p. 14.

De Singidon, Baïan descendit, en suivant le Danube jusqu'à Viminacium, qu'il enleva de vive force; puis il se jeta sur une petite ville nommée Augusta, célèbre par les eaux minérales qui décoraient son voisinage, et pour l'usage desquelles les habitants avaient construit des thermes magnifiques. Baïan, pour répandre la terreur, démolissait et incendiait en vrai barbare tout ce qui tombait sous sa main, et il allait en faire autant des thermes d'Augusta, lorsque ses femmes, qui s'y étaient retirées pendant le siége et s'étaient mises bien vite à se baigner, demandèrent merci pour l'édifice qui leur avait procuré du plaisir[13]. Le kha-kan ne sut pas leur résister, et les bains d'Augusta demeurèrent debout. Tout le pays sur une partie du Danube ressentit ainsi sa fureur; puis, traçant dans sa marche une diagonale qui traversait la Basse-Mésie, il alla s'abattre sur la côte de la mer Noire, dont les riches cités, entrepôt du commerce maritime entre l'Asie et les pays du Danube, avaient été jusqu'alors exemptes de la guerre. Mésembrie et Odyssus, aujourd'hui Varna, échappèrent, à ce qu'il paraît, au sac qu'il leur réservait; mais il prit Anchiale et y séjourna. C'est là qu'il reçut la visite de deux personnages éminents que lui avait députés l'empereur pour lui demander en quoi les Romains l'avaient offensé et lui faire sentir la déloyauté de sa conduite. «Vous voulez savoir ce que j'ai le dessein de faire, répondit durement Baïan; j'ai dessein d'aller détruire la longue muraille derrière laquelle vous vous cachez.[14]»

[Note 13: ][(retour) ] Thermarum ædificiis pepercisse audivimus, quod ejus concubinæ ibi laterent istamque commercii cum eo sui gratiam peterent. Theophylact. I, 4, p. 14.--Cf. Theophan., p. 214; Anast., p. 71; Cedren., t. I, p. 394 et 395. Zonar., t. II, p. 74.

[Note 14: ][(retour) ] Se longum murum qui nominatur, disjecturum... Theophylact, I, 5, p. 14.--Zonar., t. II, p. 74.