[Note 207: ][(retour) ] Ecclesiam Dominæ nostræ deiparæ... ingressi hostes, nihil omnino evertere vel labefactare potuerunt. Chron. Pasch., p. 397.
CHAPITRE QUATRIÈME
Campagne d'Héraclius en Assyrie.--Bataille de Ninive.--Fin malheureuse de Chosroès; son fils Siroès lui succède: Héraclius devient l'arbitre de la paix.--Son entrée triomphale à Constantinople.--Des envoyés viennent le féliciter de la part de Dagobert, roi des Franks.--Invasion de l'islamisme sur le territoire de l'empire.--Conquêtes des khalifes Abou-Bekr, Omar et Khaled.--Perte de la Syrie.--Héraclius rapporte la sainte Croix de Jérusalem à Constantinople; changement opéré en lui par le malheur.--Politique d'Héraclius vis-à-vis des Avars: Affaires intérieures de la Hunnie.--Révolte des Slaves; un marchand frank nommé Samo les conduit au combat; ils le prennent pour roi.--Alliance d'Héraclius avec lui.--Les sujets de Samo attaquent une caravane de marchands franks.--Réclamations de Dagobert; sotte conduite de son envoyé Sicharius.--Victoire des Vendes-Carinthiens sur les Franks à Vogastiburg.--Mort du kha-kan des Avars; prétention de Cubrat, roi de Bulgarie, à lui succéder; scission entre les Avars et les Bulgares.--Cubrat sollicite l'alliance des Romains.--Héraclius appelle des colonies slaves au midi du Danube; fondation des deux royaumes de Croatie et de Servie.--Les Avars confinés dans leur territoire se livrent à un luxe grossier.--Apologue de Crumn, roi des Bulgares.--Décadence du second empire hunnique; ses dernières relations avec le roi des Lombards.
626--662.
Héraclius apprit ces bonnes nouvelles au fond de l'Assyrie, où il faisait une guerre ruineuse pour les Perses; mais ses alliés khazars l'abandonnèrent quand ils furent repus de butin. Réduit à une poignée d'hommes et n'ayant plus qu'une seule ressource, celle d'aller rejoindre son frère, il se jeta dans les montagnes des Kurdes, où une armée persane se mit à le suivre, tandis qu'une autre le guettait au débouché des montagnes. Dans ce danger pressant, il prévint la jonction des armées ennemies en attaquant celle qui le suivait à la fameuse bataille de Ninive, qu'il gagna, et qui lui valut la soumission de l'Assyrie. Jamais il ne s'était montré plus héroïque; trois cavaliers étaient morts de sa main dans la mêlée; il avait reçu deux coups de lance, l'un au visage, l'autre au talon, et son cheval Phalbas avait été tué sous lui[208]. Il marcha alors sur Ctésiphon en côtoyant le Tigre et détruisant sur sa route les célèbres palais des rois de Perse dont le fleuve était bordé, ces paradis magnifiques réservés aux chasses royales, et qui fournirent une nourriture abondante au soldat romain. Chosroès fuyait de palais en palais avec ses troupeaux d'enfants et de femmes, n'osant approcher de Ctésiphon et craignant l'indignation de ses sujets. Le fier roi n'eut bientôt plus d'asile que les cabanes des paysans. Pour compléter sa ruine, l'aîné de ses enfants, Siroès, qu'il voulait déshériter du trône, se révolta, et Chosroès mourut dans un cachot, sous la main d'assassins payés par son fils[209]. Au milieu de cette défaite des armées, de ces révoltes civiles, de ces attentats domestiques, Héraclius devint l'arbitre de la Perse. Aussi modéré après le succès que hardi dans la lutte, il laissa la couronne à Siroès, épargna Ctésiphon, et signa la paix; mais Siroès ne fut qu'un vassal de l'empire romain. Crassus et Valérien étaient vengés: le grand roi n'était plus.
[Note 208: ][(retour) ] Imperatoris equus cui Phalbas cognomentum, accepto hastæ ictu in femore... Theophan., Chronogr., p. 266.
[Note 209: ][(retour) ] Chosroëm compedibus toto corpore circumligatum, in tenebrarum ædem... includunt... Id., p. 272.
La Perce était abattue, la croix relevée et reconquise; Héraclius avait accompli un des plus grands actes de l'histoire romaine et de l'histoire chrétienne. Son passage par l'Arménie et l'Asie-Mineure pour retourner à Constantinople ne fut qu'un long triomphe qui devait s'achever dans l'église de Sainte-Sophie. Le sénat, le clergé, la ville entière vinrent au-devant de lui, à travers le Bosphore, jusqu'à Chrysopolis, dans des milliers de barques pavoisées. Il alla débarquer au faubourg de Sykes le 14 septembre 628, et s'achemina de là vers la Porte d'Or et la rue des Triomphateurs. Il était monté sur un char que traînaient quatre éléphants blancs, et on portait respectueusement devant lui la sainte croix à l'ombre de laquelle il avait voulu triompher. Constantinople ne fut jamais ni si belle ni si joyeuse; ce n'étaient partout que tapis magnifiques, cierges allumés, verdure et fleurs. Chaque habitant tenait dans sa main une branche d'olivier ou une palme, et le chant des hymnes et des psaumes, mêlé aux instruments de musique, n'était interrompu que par les acclamations de la foule[210]. Dieu voulut qu'une angoisse mortelle vînt serrer le cœur du triomphateur au milieu des enivrements de sa gloire. Quand il revit sa famille, deux fils et deux filles qu'il avait laissés pleins de vie manquèrent à ses embrassements: il le savait, mais sa douleur en fut renouvelée. Voulant restituer lui-même aux saints lieux leur plus vénérable trésor, il partit pour Jérusalem aux premiers jours du printemps. Là, au milieu du concours de tous les chrétiens de la Syrie et de l'Égypte, il monta le Calvaire, portant la croix sur ses épaules[211] et suivant le chemin qu'avait parcouru le Sauveur dans sa passion. Avant de déposer de nouveau à l'église de la Résurrection la sainte relique recouvrée, l'évêque de Jérusalem constata qu'elle était intacte, que l'étui d'argent, dont il avait gardé la clé, ne présentait aucune fracture, que le sceau épiscopal avait même été respecté[212]. L'admiration pour Héraclius s'éleva à un tel point, que les poëtes grecs, ne trouvant aucun homme à lui comparer, le comparèrent à Dieu, qui, après avoir manifesté sa puissance créatrice dans l'œuvre des six jours, s'était reposé le septième, de même qu'Héraclius, après six campagnes glorieuses, venait se reposer dans son triomphe[213]; un tel rapprochement, qu'en tout autre temps on eût justement taxé d'impiété, fit la matière d'un poëme grec alors fort applaudi[214]. La chrétienté jusqu'à ses limites les plus reculées ressentit quelque chose de cet entraînement des âmes pour Héraclius. Le roi des Franks, Dagobert, fils de Clotaire II, qui était aussi un grand roi et un fervent chrétien, voulut le féliciter de ses victoires, et lui envoya une ambassade solennelle[215].
[Note 210: ][(retour) ] Prælatis olivarum ramis et lampadibus, lætitiæ vocibus... Theophan., p. 273.
[Note 211: ][(retour) ] Ipse vivifica ligna deferens... Niceph., p. 15.