Il revint le lendemain, mais pour reprendre ses bagages, dégarnir ses machines des peaux qui les recouvraient, les démonter et y mettre le feu; tout fut brûlé sous ses yeux[199]. Néanmoins, pour enlever à son départ l'apparence d'une fuite, il fit crier par des hérauts, près des murs et des portes de la ville, ces paroles qu'il adressait aux assiégés: «Ne pensez pas, Romains, que la crainte me chasse d'ici; je pars parce que je manque de vivres et que j'ai mal pris mon temps pour vous attaquer; mais nous nous reverrons bientôt, et vous me paierez alors au centuple les maux que vous m'avez faits[200].» Son arrière-garde resta encore en vue de Constantinople jusqu'au vendredi soir, afin de couvrir la retraite, et elle acheva de dévaster le peu d'édifices de la banlieue que les autres avaient épargnés. Le chef de cette troupe, on ne sait pourquoi, voulut avoir une conférence avec Bonus, ou du moins avec quelques personnages romains de distinction, au nom du kha-kan; mais Bonus s'y refusa. «Le pouvoir dont j'ai usé jusqu'à ce jour de traiter de la paix, lui fit-il dire, m'est enlevé aujourd'hui, annonce-le à ton kha-kan. Le frère de notre auguste empereur arrive avec une armée qu'il va faire passer en Europe, et il se propose de vous reconduire lui-même dans votre pays, où vous pourrez traiter ensemble, si cela vous convient[201].» Théodore, chargé par Héraclius du commandement de l'armée romaine en Mésopotamie, venait de remporter une grande victoire sur les Perses dans les plaines de la Petite-Arménie, et les Avars ne l'ignoraient point: son nom suffit pour précipiter leur retraite.
[Note 199: ][(retour) ] Turribus castellatis ac testudinibus corio prius nudatis, incensis... Id. loc. cit.
[Note 200: ][(retour) ] Nolite existimare præ metu me recedere... Proficiscor annonæ comparandæ operam daturus, ac postmodum rediturus... Chron. Pasch., p. 397.
[Note 201: ][(retour) ] Hactenus quidem data mihi fuit potestas, ut tecum agerem, ac tractarem de pace, nunc vero nostri imperatoris frater... Id., ub. sup.
La première pensée des assiégés, dès qu'ils purent sortir de leurs murs, fut d'aller rendre grâce à leur patronne, la Toute-Sainte, dans son église de Sainte-Marie de Blakhernes, et de déposer à ses pieds leur palme de victoire. Parmi tous ces héros chez qui l'antique vertu romaine avait refleuri au souffle du christianisme, pas un ne se glorifiait, pas un ne rapportait à lui-même son propre salut ou le salut de la ville; tous disaient: «Qui nous a sauvés, sinon la Panagia?» Son intervention dans les diverses péripéties du siége avait été visible pour tout le monde, et dans de pieuses confidences on se racontait mutuellement ses merveilles. On l'avait vue couvrir la ville d'un bouclier, foudroyer les Avars, briser leurs machines; on l'avait reconnue dans le combat naval de Chelæ, quand les flots s'étaient agités d'eux-mêmes sous un ciel serein pour engloutir les impies[202]: le calme et la tempête, disait-on, n'obéissent-ils pas à l'étoile des mers? La croyance en l'intervention directe de la Vierge dans les événements du siége avait passé jusque dans le camp barbare: tandis que les Romains lui attribuaient leur victoire, les Avars l'accusaient de leur défaite. Un jour que le kha-kan examinait en compagnie de ses officiers l'état des murailles de la ville, on l'entendit s'écrier tout à coup: «J'aperçois là-bas une femme qui parcourt le rempart; elle est seule et en habits magnifiques[203].» Une autre fois, ses soldats virent approcher de leurs retranchements une dame romaine d'une beauté admirable, qui portait le costume d'impératrice, et que suivait un cortége d'eunuques et d'officiers richement vêtus[204]. Les sentinelles, la prenant pour la sœur d'Héraclius qui venait proposer la paix au nom de son frère, lui ouvrirent les barrières du camp[205]; mais à peine eut-elle franchi le fossé qu'elle disparut, et que les Avars, comme frappés de frénésie, tournèrent leurs épées les uns contre les autres[206]. Ces contes couraient de bouche en bouche, et sont restés dans l'histoire, où ils jettent quelque lumière sur l'esprit du temps et sur le mobile qui produisait au monde romain ses derniers héros. Une circonstance bizarre et qui semblait donner aux fables l'appui de la réalité, c'est que de toutes les églises de Blakhernes, la seule église de Sainte-Marie ne fut ni pillée ni incendiée, comme si un bras puissant en eût écarté la flamme et les Barbares[207]. Le jour anniversaire de la délivrance de Constantinople fut consacré par une fête religieuse qui se célébrait le samedi de la cinquième semaine de carême.
[Note 202: ][(retour) ] Georg. Pisid., Niceph.--Cedren., etc.
[Note 203: ][(retour) ] Feminam ego conspicio egregie vestitam absque ullo comitatu per mœnia discurrentem... Chron. Pasch., p. 397.
[Note 204: ][(retour) ] Viderunt barbari prima luce, cum sol oriretur, mulierem quamdam illustrem, eunuchis comitatam, porta Blachernarum exeuntem... Cedren. t. i, p. 415, 416.
[Note 205: ][(retour) ] Quam cum opinarentur Heraclii uxorem esse... transitum ei concesserunt. Id., ibid.
[Note 206: ][(retour) ] Illa cum suis ex oculis et conspectu eorum, evanuit... Ipsi autem tumultu concitato inter se congressi, ad vesperam usque mutuo strages ediderunt. Id. ub. sup.