Le génie d'Héraclius, brisé pour la guerre, ne l'était point pour la politique. La situation de l'empire ne permettant plus l'emploi des armes contre les Avars, ou pour châtier leurs dernières perfidies, ou pour en prévenir de nouvelles, Héraclius dut chercher dans la politique le moyen de les réprimer. Il interposa entre eux et lui, sur les bords du Danube, une barrière de petits États, indépendants sous son autorité souveraine, qui mirent la Thrace et Constantinople à l'abri des invasions du nord. Plus durable que ses conquêtes, cette création de sa politique est encore debout dans les principautés slaves de Croatie et de Servie, qu'il organisa, et dans la principauté hunno-slave de Bulgarie, dont il ne fit que jeter les fondements. Ce sont les établissements d'Héraclius, destinés à couvrir la métropole de l'empire romain d'Orient, qui protégent encore de nos jours cette reine tombée, et c'est d'eux que dépend en grande partie le sort de la Grèce. Leur histoire intéresse l'Europe à plus d'un titre, et je ne m'écarterai point de mon sujet en exposant, sommairement du moins, les circonstances qui précédèrent ou accompagnèrent cette fondation.

On a pu voir dans les récits précédents avec quelle prodigieuse dureté les Avars traitaient leurs vassaux, et particulièrement les Slaves, sur qui ils épuisaient comme à plaisir tout ce que le mépris de l'humanité, le délire de la puissance et le libertinage peuvent enfanter d'oppression. A la guerre, cette chasse aux hommes des nations hunniques, le Slave était le chien du Hun; c'était lui qui battait la campagne, qui dépistait, qui traquait l'ennemi[220]. Placé en première ligne pendant l'action, c'était encore lui qui soutenait et amortissait le choc, pendant que l'Avar formait la réserve. Était-il vainqueur? l'Avar prenait seul le butin; était-il vaincu ou repoussé? l'Avar le ramenait au combat la lance aux reins, et le forçait à se battre encore ou le tuait. Cette position critique du Slave à la guerre lui avait valu de la part des Pannoniens le sobriquet de Bifulcus[221], «poussé devant et derrière,» ou Bifurcus, «qui se trouve entre deux fourches.» Pourtant les traitements de la paix dépassaient pour lui, en humiliations et en souffrances, ceux du champ de bataille. Quand des Avars allaient prendre leurs quartiers d'hiver dans un village vende ou slovène, ils s'y conduisaient en maîtres absolus: le Slave était chassé de sa maison; sa femme et sa fille servaient aux plaisirs de ses hôtes, son troupeau et son grain à leur nourriture, et il fallait qu'après tout cela il payât un fort tribut au kha-kan sous peine des plus grands supplices[222]. Le Slave supportait sa misère sans se plaindre ou du moins sans se révolter; mais l'excès de la dégradation en amena le remède. Il était sorti du mélange volontaire ou forcé des Huns avec les femmes des Vendes une race de métis qui hérita de la turbulence et de la fierté de ses pères, et finit par être très-nombreuse.

[Note 220: ][(retour) ] Chunni pro castris adunato stabant exercitu: Winidi vero pugnabant. Fredeg., chron. 48.

[Note 221: ][(retour) ] Winidi Bifulci... Fredeg., 48.--Unde dicti Bifulci, eo quod duplici, in congressione certaminis, vestitu prælia facientes, Chunnos præcederent. Paul. Diac., iv, 40.

[Note 222: ][(retour) ] Chunni ad hiemandum annis singulis in Sclavos venientes, uxores et filias eorum stratu sumebant, tributa super alias oppressiones eis solvebant. Fredeg., 48.

Les Avars ayant voulu la traiter exactement comme les autres Slaves, sans se rappeler qu'elle était de leur sang, ces métis prirent les armes, chassèrent les Avars de leurs maisons et refusèrent le tribut au kha-kan[223], Entraînés par leur exemple, les Slaves purs firent la même chose, et tout ce qu'il y avait de tribus vendes à l'orient des Bavarois, dans les vallées de la Carinthie, se sépara de l'empire des Avars.

[Note 223: ][(retour) ] Non sufferentes malitiam ferre... cœperunt rebellare. Fredeg., chron. 48.

C'était bien jusque-là; mais quand les Vendes se furent révoltés, ils ne surent plus que devenir; ils manquaient d'armes, ils manquaient d'un chef capable de les exercer et de les conduire: le hasard leur procura tout cela. Les Vendes carinthiens recevaient périodiquement la visite d'un marchand nommé Samo, qui leur apportait à dos de chevaux ou de mulets les marchandises de l'Occident[224]: cet homme était de race franke, né à Sens, dans les Gaules, et avait longtemps fait la guerre. Il arriva juste à ce moment, et, trouvant ses amis les Vendes dans l'embarras, il ne songea qu'à les servir. Toutes les armes qu'il avait dans ses bagages leur furent d'abord distribuées; puis il leur enseigna l'art d'en fabriquer de nouvelles, de les manier, de marcher en troupe, d'avancer, de reculer, de se former en bataille. Les Avars se présentèrent sur ces entrefaites sans plus de précautions qu'ils n'en mettaient ordinairement envers des ennemis que leur fouet seul faisait trembler; mais Samo les attaqua avec ses recrues, les battit et les contraignit à la retraite. Ils revinrent en force et furent encore battus. Samo décida ce succès des Vendes par sa prévoyance et son intrépidité. Ravi d'avoir repris son ancien métier de soldat, il oubliait son commerce, quand les Vendes, rendus par lui à l'indépendance, lui proposèrent d'être leur roi[225]. L'aventurier frank ne se fit pas prier: il devint roi barbare dans toute l'étendue du mot, et si complétement Vende, qu'il se donna douze femmes, dont il eut trente-sept enfants[226], et qu'il abjura le christianisme pour adorer les dieux blancs et noirs des Slaves. Du reste il ne s'endormit point sur son trône, et les Avars ayant cessé de l'attaquer, il les poursuivit chez les autres Vendes, qu'il appela à la révolte. Une propagande active, dont il était l'âme, travailla bientôt toutes les tribus vendiques, et passa de là chez les Slovènes. Héraclius la favorisa pour nuire aux Avars, et s'allia avec Samo; mais peu s'en fallut que ces germes de liberté ne fussent étouffés sous une autre main plus puissante que celle des Avars, la main de Dagobert, aidé des Franks-Austrasiens et des Bavarois.

[Note 224: ][(retour) ] Homo, nomine Samo, natione Francus, negotians... Id. ibid.

[Note 225: ][(retour) ] Cernentes utilitatem Samonis, eum super se eligunt regem. Fredeg., chron. 48.