Au meurtre de saint Émeramme que l'Église qualifia de martyre succéda chez les Bavarois une longue anarchie civile et religieuse, les uns revenant avec ardeur au paganisme, les autres se maintenant chrétiens, mais d'un christianisme rendu presque méconnaissable par un bizarre mélange de superstitions païennes et d'hérésies. L'épée austrasienne vint à plusieurs reprises remettre l'ordre dans ce chaos, toutefois, il durait encore en 696, lorsque fut tentée une seconde mission religieuse chez les Huns. Elle le fut par Rudbert ou Rupert, évêque de Worms, qui reprenant l'idée d'Émeramme vint débarquer par le Danube à Ratisbonne[265] où il put contempler les reliques de son prédécesseur martyrisé, dont la vue ne l'effraya point. Rupert appartenait à cette classe du clergé gallo-frank qui, sorti de la race conquérante, en ressentait encore les instincts, et joignait aux dons chrétiens de l'humilité et de la patience, l'audace des entreprises et l'autorité du commandement. Le pacifique gouvernement des églises et la vie oisive des cloîtres ne suffisaient pas toujours à ces pasteurs des races guerrières: il leur fallait de l'agitation, des bois, des montagnes, des conquêtes; et on les voyait souvent, cédant au besoin des saintes aventures, échanger la crosse d'or de l'évêque pour le bâton noueux du pèlerin. C'est ce que venait de faire Rupert qui se vantait d'avoir dans les veines du sang des rois mérovingiens[266], mais qui n'était guère moins fier des cicatrices de son martyre, un duc germain idolâtre l'ayant fait prendre un jour et battre de verges jusqu'au point de le laisser pour mort sur la place[267]. Ce n'est pas à un tel homme venu en Bavière avec le dessein de n'y point rester, qu'on aurait aisément barré le chemin; d'ailleurs l'esprit des Bavarois châtiés par Pépin d'Héristal, se trouvait alors disposé au calme et à la résignation. Rupert s'occupa d'eux volontiers, et pendant un séjour de quelques semaines à Ratisbonne, il les aida à redevenir chrétiens. Dans le doute où il se trouvait de la foi de chacun d'eux, il prit le sage parti de les rebaptiser tous, ce qu'il fit avec l'aide de ses clercs et à commencer par le duc[268]. Libre alors de tous devoirs de conscience, vis-à-vis de la Bavière, il continua son voyage par eau, en descendant le Danube le long de sa rive droite, débarquant près des villes et des bourgs, partout où des populations nombreuses semblaient appeler ses prédications. Il ne lui advint aucun mal, et de cette façon il put pousser jusqu'au confluent de la Save qui servait de limite entre la Hunnie et l'empire grec. Là, il quitta sa barque pour pénétrer dans l'intérieur du pays et opérer son retour par terre, en traversant d'un bout à l'autre les deux provinces pannoniennes.
[Note 265: ][(retour) ] Vit. S. Rudebert. Episc. Saltzburg, Mabill., Act. SS. O. B.; Germ. Sacr., ii.
[Note 266: ][(retour) ] Ex regali Francorum progenie ortus. Vit. S. Rudbert., n. 1.
[Note 267: ][(retour) ] La légende dit que c'était un duc de Worms.
[Note 268: ][(retour) ] Ipsum et multos alios istius gentis nobiles atque ignobiles viros, ad veram Christi fidem convertit, sacroque baptismate regeneravit. Ibid., no 2.--Lavacro sincero retinxit. German. Sacr., t. ii, p. 39.
Ce retour se fit également sans encombre. Les Avars surpris, inquiets peut-être, laissèrent Rupert remplir sa pieuse mission sans la troubler et sans le maltraiter en quoi que ce fût: il put même croire qu'il avait fait des prosélytes. Après avoir ainsi répandu parmi ces barbares l'enseignement du christianisme, il s'arrêta dans la vallée que baigne la rivière de Lorch sur la lisière du territoire bavarois. Au lieu où cette rivière se jette dans le Danube, un peu au-dessus de l'Ens, s'élevait alors une ville que les actes désignent sous le nom latin de Laureacum: c'était une des places fortes du pays, protégée qu'elle était au nord par le Danube, à l'est par l'Ens, à l'ouest et au sud par le lit et les marais du Lorch. Rupert comme un commandant d'armée en fit le quartier général de sa prédication qu'il étendit chez les Vendes Carinthiens, franchissant courageusement le Hartberg, c'est-à-dire la Dure-Montagne, pour pénétrer dans les retraites sauvages des Slaves[269]. Il y trouva, à ce qu'il paraît, des esprits soumis et sincères; et après avoir vu pour prix de ses travaux apostoliques, des églises se construire en grand nombre et des monastères se fonder, il se retira à Passau, laissant des clercs ordonnés par ses mains poursuivre et perfectionner son ouvrage.
[Note 269: ][(retour) ] Pertransiens omnem Alpiarum regionem ad Carentanorum regnnm pervenit... transcensoque monte altissimo, Mons-durus appellato, prædicavit Wandalis. Vit. S. Rudbert.--German. Sacr.
Ses leçons toutefois n'avaient point fructifié dans l'esprit rétif des Avars; non seulement le paganisme persista généralement parmi eux, mais, à l'incitation de leurs sorciers, ils se prirent d'une haine féroce contre tout ce qui rappelait la mission de leur apôtre Rupert. En 736, s'étant jetés sur la ville de Laureacum, ils y dévastèrent particulièrement les lieux saints; et l'évêque et ses prêtres auraient été tous égorgés, s'ils n'avaient réussi à sortir de la place, emportant dans leur fuite les ornements et les vases sacrés des églises[270]. La colère des Avars, trompés dans leur cruauté, se déchargea sur les monuments eux-mêmes; tout fut incendié et détruit, églises, maisons, murailles, à tel point que, plus d'un siècle après on hésitait sur l'emplacement qu'avait occupé cette ville infortunée: on croyait en retrouver la trace aux ruines d'une basilique dédiée à saint Laurent dont Rupert avait fait la métropole de sa mission[271]: fragile citadelle d'un établissement si vite disparu. Les Bavarois répondirent à l'attaque des Huns par d'autres attaques. Ceux-ci réclamaient l'Ens pour leur limite occidentale au midi du Danube; les Bavarois voulaient la reporter plus loin; elle fut prise et reprise dix fois en vingt ans, et le fleuve incessamment rougi de sang humain. L'avantage demeura enfin aux Bavarois. Repoussés jusqu'au défilé qui couvre la ville de Vienne du côté de l'ouest, les Huns reçurent pour frontière le Mont-Comagène et ce rameau détaché des Alpes styriennes qui s'appelle aujourd'hui Kalenberg et s'appelait alors Cettius. Ils eurent beau revendiquer de temps à autre ce qu'ils regardaient comme leur vraie limite; les armes bavaroises, fortifiées de l'autorité de la France, surent les contenir au delà, et le Mont-Comagène, poste avancé de la Hunnie du côté des populations teutoniques, reçut en langue germaine le nom de Chunberg qui signifiait montagne des Huns[272].
[Note 270: ][(retour) ] Quo se suosque hostium prædæ subtraheret, cum omni sacræ suppellectilis instrumento Pataviam se contulit. German. Sacr., t. i, p. 121.
[Note 271: ][(retour) ] Urbs sæpius vastata, tandem circa annum 737 funditus eversa, ne vestigium reliquit sui, præter basilicam sancti Laurentii M. quam olim archiepiscopalem putant, intra mœnia sitam. Ibid., t. i, p. 5.