649--791

L'empire romain d'Orient ne montra jamais le moindre souci de la conversion des Avars livrés, comme on sait, aux plus grossières superstitions du chamanisme; on eût dit au contraire qu'il prenait à tâche de leur conserver bien intact, comme une sauvegarde de leur barbarie, ce paganisme ridicule et féroce qui les rendait odieux, et créait une barrière de plus entre eux et leurs voisins, les Slaves baptisés du Danube. C'est du fond de l'Occident que la lumière de l'Évangile essaya de se lever sur les successeurs d'Attila. Un saint prêtre de Poitiers, nommé Emerammus, conçut la première pensée d'aller les catéchiser[260]. Pour comprendre ce qu'un tel projet supposait de hardiesse et de dévoûment, il faut songer que la Hunnie était parfaitement inconnue des occidentaux, et que le nom de Huns ne réveillait en eux qu'une idée effrayante de maléfices diaboliques et de cruauté sauvage. Emeramme n'hésita pourtant point à partir; pressé en quelque sorte par l'aiguillon du martyre, un beau jour, il dit adieu aux rives du Clein, gagna celles du Danube, s'embarqua sur ce fleuve, et arriva en 649 dans les murs de Ratisbonne[261], principale ville de la Bavière. Il ne voulait que traverser le territoire des Bavarois pour atteindre la frontière des Huns en toute hâte; mais son apostolat n'était point destiné à rencontrer les obstacles et les périls là où ils les avait rêvés.

[Note 260: ][(retour) ] Emerammus ortus Pictavis Aquitaniæ urbe, de Avarum conversione cogitabat. Vit. S. Emeramm., German. Sacr., i, p. 105.

[Note 261: ][(retour) ] E Gallia, periculum gloriosum vitæ inter Avares ponendæ attraxerat... Ratisbonam appulit. Ibid.

La Bavière était alors en proie à de profondes perturbations moitié religieuses, moitié politiques. Gouverné par ses ducs héréditaires mais soumis à la suprématie des Franks-Austrasiens, ce pays n'avait reçu l'Évangile que sous le patronage de l'épée franke, et il le regardait au fond comme une partie de son vasselage. Suivant que les Bavarois étaient en révolte ou en paix avec leurs maîtres politiques, on les voyait idolâtres ou chrétiens; bons catholiques le lendemain d'une défaite, ils revolaient vers leurs anciens dieux à la moindre chance de liberté, «se passant tour à tour, comme disent les vieux actes, le calice du diable et le calice du Christ»[262]. Dans cette situation d'esprit, ils ne voyaient qu'avec inquiétude des étrangers pénétrer chez eux: tout homme venant de Gaule leur était naturellement suspect, et il le devenait davantage s'il portait comme Émeramme la tonsure et l'habit ecclésiastique: alors on le circonvenait, on l'observait, on lui montrait une hostilité plus ou moins déclarée, plus ou moins active suivant les circonstances. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver au missionnaire poitevin. Le duc Théodon, d'accord en cela avec son peuple, accueillit le Gaulois à bras ouverts, l'interrogea sur l'objet de son voyage, et quand il apprit que c'était la conversion des Huns, il fit tout pour l'en détourner. «Dieu me garde, lui dit-il, de m'opposer à une si sainte entreprise, mais sache bien qu'elle est impossible. La contrée située au delà de l'Ens, notre frontière du côté du levant, contrée jadis bien cultivée et couverte de villages, n'est plus aujourd'hui qu'une forêt peuplée de bêtes fauves, un désert qu'on ne peut franchir en sûreté, tant la guerre y a tout détruit[263].

[Note 262: ][(retour) ] Patres filiis suis calicem Christi ac dæmonum promiscue offerebant. Vit. S. Emeramm., Germ. Sacr., i, p. 105.

[Note 263: ][(retour) ] Ut loca quondam cultissima sylvis et bestiis horrerent, neque daretur transire volentibus, iter faciendi potestas. Vit. S. Emeramm., ubi sup.

Reste avec nous; les Bavarois ont besoin de tes leçons; ils en profiteront mieux que ces païens maudits que tu vas chercher. Préfère, pour la gloire de Dieu, un fruit certain de tes sueurs à une moisson plus qu'incertaine.»

Ces avertissements affectueux, ces invitations répétées du ton en apparence le plus sincère, ne convainquirent point Émeramme dont la résolution était fermement arrêtée; il insista pour partir, on redoubla de caresses; et quand il voulut le faire il s'aperçut qu'il était prisonnier. Le duc semblait céder, puis refusait, traînait le missionnaire de retard en retard, de prétexte en prétexte; si bien que celui-ci, perdant enfin courage, s'en remit à la volonté du Ciel. Ce n'est pas que la Bavière tirât grand profit de sa présence, malgré les beaux semblants de zèle que chacun affichait devant lui: il y avait là une énigme dont il finit par savoir le mot. Les Bavarois aimaient mieux conserver en Hunnie des païens qui pourraient les aider au besoin à secouer, du même effort, le christianisme et le joug des Franks, que des convertis d'un prêtre gallo-frank qui, de la condition de néophytes chrétiens, passeraient bientôt à celle de vassaux de la France. Ce raisonnement n'était peut-être pas dénué de bon sens; en tout cas, Théodon se montra inflexible, et le chemin de la Hunnie resta fermé au prisonnier. Trois ans s'écoulèrent; Émeramme demanda enfin que pour prix de ses travaux apostoliques en Bavière on le laissât partir pour Rome, où il avait, disait-il, un pèlerinage à accomplir. Le duc consentit et il se mit en route, mais après quelques jours de marche, il tomba dans une embuscade de brigands bavarois qui l'assaillirent, et le propre fils du duc Théodon, nommé Lambert, le frappa de sa main, lui reprochant contre toute vérité d'avoir corrompu sa jeune sœur nommée Utha[264]. Théodon eut beau désavouer le meurtre et condamner le meurtrier à un bannissement perpétuel; il eut beau aller avec toute la noblesse bavaroise au-devant du cadavre de la victime, transféré en grande pompe à Ratisbonne, il ne se lava point du soupçon d'avoir dirigé lui-même les coups. Toutefois son but était rempli, la conversion des Avars était reculée indéfiniment.

[Note 264: ][(retour) ] Uta, Ota, Oda.