[Note 255: ][(retour) ] Dii mihi vitam succidant, si hoc piaculum facio, irritans pactum deorum meorum. Id., ibid.
Telle était la vérité, attestée par celui qui la connaissait le mieux, mais elle parut si invraisemblable que tout le monde refusa d'y croire; et les historiens du temps ont persisté à nous peindre le kha-kan des Avars comme un lâche et un perfide qui avait vendu son hôte.
Huit ans après, nous retrouvons les Avars en parfaite intelligence avec ce même Grimoald, si bien que le roi lombard ayant à se plaindre du duc de Frioul, Lupus, qui, profitant de ses embarras dans le midi de l'Italie, s'était mis en révolte contre lui, crut pouvoir recourir en toute confiance à son ami le kha-kan: il le pria de passer les Alpes avec une bonne armée afin de réduire au devoir son vassal insubordonné. Le kha-kan ne se le fit pas dire deux fois, et descendit les montagnes avec toutes ses troupes divisées en deux corps dont lui-même commandait le premier. Celles du duc, à son approche, coururent se retrancher près du golfe Adriatique dans un lieu assez fort, nommé alors Fluvius[256], et que les Italiens appellent aujourd'hui Fiume. Le kha-kan n'hésita pas à l'y venir attaquer avec sa seule division. La rencontre fut rude, et le combat bien opiniâtre, s'il est vrai, comme le racontent les historiens, qu'il dura trois jours entiers. Le premier jour, suivant eux, Lupus eut le dessus sans presque éprouver de pertes; le second jour, il conserva l'avantage, mais en laissant sur la place force morts et blessés; et le troisième jour, les armées se séparèrent sans que ni l'une ni l'autre pût se dire victorieuse. Mais le quatrième jour, les Frioulois ayant aperçu les coteaux environnants se couvrir de nouvelles troupes ennemies (c'était la seconde division des Huns qui arrivait), l'épouvante les prit, et ils décampèrent. Telle fut leur ardeur à fuir qu'ils n'emportèrent avec eux ni leurs blessés ni leurs morts, au nombre desquels était leur duc, dont le cadavre resta au pouvoir des Huns. En un instant, toute cette puissante armée se dissémina dans les villes closes et les châteaux, laissant le plat pays exposé sans défense à toutes les dévastations. Les Avars en profitèrent pour piller et détruire avec une sorte de rage: ils incendiaient les récoltes, ils coupaient les arbres, ils rasaient les maisons, ils réduisaient les habitants en servitude quand ils ne les tuaient pas[257]. Si on les eût laissés faire, ils changeaient en un désert affreux ce beau pays du Frioul, la perle de la Lombardie.
[Note 256: ][(retour) ] Veniente Chagano in loco qui Fluvius dicitur, per tres dies Lupus dux cum Forojulianis, adversus Chagani exercitum conflixit. Prima die... Paul. Diac., v, 20.
[Note 257: ][(retour) ] Per omnes eorum fines discurrentes, cuncta rapinis invadunt, vel supposito igne comburunt. Paul. Diac., v, 20.
Revenu de Bénévent sur ces entrefaites, Grimoald adressa de Pavie au kha-kan un message par lequel, tout en le remerciant de ses services, il l'invitait à retourner chez lui, plutôt que de réduire à néant, comme il faisait, une terre lombarde. «Cette terre est à moi, répondit froidement le barbare, je l'ai gagnée à la pointe de ma lance et ne la céderai à âme qui vive[258].» Il fallait se battre sans délai ou se résigner à perdre le Frioul; et Grimoald presque sans armée, car ses troupes étaient encore pour la plupart dans le midi de l'Italie, n'hésita point à se mettre en campagne. Sa prompte apparition étonna l'ennemi, qui ne l'attendait pas si tôt; et comme il achevait de dresser son camp, il vit arriver vers lui deux parlementaires ou plutôt deux espions qui, sous prétexte de propositions d'arrangement, étaient chargés d'observer ses forces. Grimoald ne se méprit point sur leur intention, et tout en affectant de les bien recevoir, il les retint constamment à ses côtés, les surveillant de près, et ne leur permettant de voir que ce qu'il voulut bien leur montrer. Ainsi l'on raconte qu'il fit défiler devant eux à plusieurs reprises les mêmes corps de troupes différemment équipés[259] pour simuler une armée double ou triple de celle qu'il avait réellement. Les espions avars s'y trompèrent; et dupes de la ruse du Lombard, ils allèrent communiquer leur frayeur au kha-kan, qui partit le jour même sans oser combattre.
[Note 258: ][(retour) ] Qui legatos ad Grimoaldum mittunt dicentes: Forum Julii se minime relicturos, ut quod armis propriis conquisissent. Id., ibid.
[Note 259: ][(retour) ] Eosdem ipsos, quos habebat, diverso habitu, variisque instructos armis, ante oculos legatorum per dies aliquot, quasi novus jugiter exercitus adveniret, frequenter transire fecit. Paul. Diac., v, 21.
CHAPITRE CINQUIÈME
Premières missions chrétiennes en Hunnie.--Saint Émeramme de Poitiers; saint Rupert.--Destruction de la ville de Laureacum et de l'œuvre de saint Rupert.--Les Huns sont repoussés derrière le mont Comagène.--Révolution survenue dans l'empire frank; une nouvelle dynastie remplace les rois mérovingiens; grandeur de la France sous Charlemagne.--Deux ennemis menacent l'empire frank; les Saxons au nord de l'Allemagne, les Grecs en Italie; situation intermédiaire des Avars.--Haine de Tassilon, duc de Bavière, et de sa femme Liutberg contre Charlemagne.--Apparition des Huns à la diète de Paderborn.--Défaite des Franks près du mont Suntal; exécution de quatre mille cinq cents Saxons.--Witikind se soumet; il est baptisé.--Tassilon négocie avec les Avars; mandé à la diète de Worms, il refuse de s'y rendre.--Une année franke marche sur la Bavière; Tassilon renouvelle son serment de fidélité et livre des otages.--Alliance de Tassilon avec les Huns.--Dénoncé par ses leudes, il est jugé à Ingelheim et condamné à mort; Charlemagne lui fait grâce de la vie; Tassilon se fait moine.--Les Huns descendent en Italie pour se joindre aux Grecs; les Grecs et les Huns sont battus.--Les Huns envoient une armée en Bavière et sont défaits.--Charlemagne leur déclare la guerre.--Sentiment de la Gaule à cette nouvelle; préparatifs et plan de campagne de Charlemagne; la reine Fastrade le suit à Ratisbonne.--Fortifications du pays des Huns; ce que c'était que les Hrings ou Rings.--Charlemagne fait célébrer les litanies; sa lettre à Fastrade.--Il attaque le rempart du mont Comagène sur la rive droite du Danube; Theuderic attaque celui de la Kamp sur la rive gauche; double victoire des Franks.--Charlemagne pousse jusqu'au Raab, Theuderic jusqu'au Vaag; siége de la grande île du Danube.--Succès de l'armée d'Italie commandée par Pépin; le jeune roi pénètre dans la presqu'île sirmienne; il prend et pille un des Rings intérieurs.--Une épizootie se répand sur les chevaux des Franks.--Fin de la campagne.