Ces établissements, qui dressèrent une barrière vivante sur le Danube, en face de l'empire avar et sur ses flancs, l'emprisonnèrent en quelque sorte chez lui et le forcèrent à replier sur lui-même son activité malfaisante. Ce fut pour cet État, qui n'avait d'industrie que la guerre, une période de dissolution rapide; toutes les causes de désordre intérieur l'attaquèrent à la fois, et l'imitation des mœurs romaines, non épurées par le christianisme et par les lumières de la civilisation, acheva de le corrompre et de l'affaiblir. Dès l'année 630, le peuple avar n'est plus mentionné dans les événements de l'empire d'Orient, et les successeurs d'Attila cessent d'y figurer à côté des successeurs de Constantin: il fallut de nouvelles guerres en Occident pour ramener sur la scène de l'histoire les kha-kans avars et leur peuple. Les écrivains grecs nous donnent comme un des signes les plus manifestes de l'amollissement de ces fils des Huns l'abandon qu'ils font au viie siècle de leur costume national pour adopter les stoles ou robes traînantes[248] des Pannoniens, au moins comme vêtement civil. Les parfums de l'Arabie, les épices de l'Inde, l'ivoire, la soie, les perles deviennent un des besoins de leur vie pour la satisfaction duquel ils restituent à l'empire romain les richesses dont ils l'ont dépouillé. Un luxe grossier toujours croissant est au dehors la marque de leur décadence, au dedans une lèpre incurable les ronge, et ne leur permit jamais de recouvrer leur première énergie.

[Note 248: ][(retour) ] Suid. voc. Bulgar.

On raconte à ce sujet, qu'après la chute définitive de l'empire avar sous la puissante main de Charlemagne, un roi des Bulgares qui avait coopéré pour sa part à la destruction de l'empire des Huns, le fameux Crumn ou Crem devant lequel trembla Constantinople en 814, se demanda un jour quelles causes principales avaient amené la dissolution de cette nation jadis si redoutable, et qu'une communauté d'origine liait à la sienne. Préoccupé de sa recherche philosophique, il fit choisir parmi les captifs avars détenus dans son camp, ceux qui passaient pour les plus sages et les plus expérimentés afin de les consulter sur le sujet de ses méditations. On lui amena quatre vieillards auxquels il posa la question suivante: «A quelles causes doit-on attribuer la perte de votre chef et de votre nation[249]?» Celui qui avait le plus d'autorité parmi les captifs lui répondit en soupirant: «O roi, les causes ont été nombreuses et de diverse nature. Ce fut d'abord la calomnie qui, éloignant de nos kha-kans les conseillers fidèles et justes, a fait tomber le gouvernement dans des mains iniques; ce fut ensuite la corruption des juges, ceux qui étaient chargés de distribuer la justice parmi le peuple s'étant associés aux hypocrites et aux voleurs[250]. Puis l'abondance du vin a produit l'ivrognerie[251]: les Avars ont perdu le sens en même temps qu'ils ont débilité leur corps. Enfin le goût du commerce est venu consommer notre ruine: les Avars sont devenus des marchands, ils se sont trompés les uns les autres, et le frère a été pour le frère un objet de trafic[252]. Telle fut, ô prince, la lamentable source de nos malheurs.» L'histoire ajoute que Crumn, effrayé de ces révélations, et tremblant lui-même pour les Bulgares, promulgua les lois suivantes, qu'il fit, dit-on, approuver par l'assemblée générale de la nation: «1º que les vignes fussent arrachées dans toute l'étendue de la Bulgarie; 2º qu'on donnât à tout mendiant de quoi le tirer du besoin, et que s'il était repris en état de mendicité, on le vendît comme esclave; 3º que tout Bulgare en dénonçant un autre, fût mis aux fers jusqu'à ce que son dire eût été vérifié; que le calomniateur fût condamné à perdre la tête, et le voleur à avoir les jambes rompues». C'est là ce que quelques historiens appellent gravement, sur le témoignage de Suidas, les Institutions du roi Crumn; je crois plus prudent de n'y voir qu'un de ces apologues dans lesquels les Orientaux aiment à renfermer des leçons de morale pour les individus et des conseils pour les peuples.

[Note 249: ][(retour) ] Captivos Cremus interrogavit: unde putatis vestrum ducem et totam gentem periisse? Suid. voc. Abar. et Bulgar.

[Note 250: ][(retour) ] Injusti homines et fures judicum socii facti sunt. Id., ibid.

[Note 251: ][(retour) ] Deinde ebrietas... Id., ub. sup.

[Note 252: ][(retour) ] Deinde negotiatio, omnes enim facti sunt mercatores, et alios alii deceperunt. Id. loc. cit.

En 662, l'histoire nous montre les Avars qu'un événement fortuit vient de mêler aux troubles du royaume de Lombardie, y jouant un rôle qui ne leur est pas habituel. Grimoald, duc de Bénévent, avait renversé du trône le roi lombard Pertaride, trahi par une partie de ses sujets, et celui-ci n'avait eu que le temps de s'échapper de Milan, laissant sa femme Rodelinde et son fils Cumbert au pouvoir de son ennemi. Traversant les Alpes avec grande peine et sous un déguisement, il était venu demander asile au kha-kan des Avars qui l'avait bien accueilli. Son exil durait depuis deux ans, lorsque Grimoald, qui s'était fait proclamer roi, et qu'un rival embarrassait, signifia secrètement au kha-kan des Avars qu'il n'y avait plus de paix possible entre eux s'il gardait Pertaride[253]. Un certain temps se passa pendant lequel des négociations semblèrent se poursuivre, puis tout à coup Pertaride disparut: et l'on sut qu'il était allé à Pavie se remettre à la merci de Grimoald. Un cri de réprobation s'éleva alors contre le kha-kan, cet hôte déloyal qui, disait-on, avait livré indirectement Pertaride, en lui retirant le seul refuge qui pût garantir sa tête; et l'on ne se donna pas la peine d'examiner les faits, car le nom d'Avar justifiait aux yeux de tous une accusation de perfidie. Pourtant c'était le contraire qui avait eu lieu, comme on le sut de la bouche de Pertaride lui-même, à qui Grimoald laissa la vie, et qui, dans sa destinée vagabonde, ne trouva pas partout autant de sécurité que chez les Avars. Voici comment il s'exprimait à ce sujet dans sa vieillesse, causant confidentiellement avec un ami et se plaisant peut-être à mettre en regard la fidélité de certains chrétiens avec celle que ces païens des bords du Danube lui avaient jadis montrée. «Au temps de ma jeunesse, disait-il, quand j'errais, chassé de mon trône, exilé de ma patrie, je trouvai un asile près d'un roi païen qui gouvernait les Huns. Ce roi me jura sur l'idole qu'il adorait, que je ne serais point trahi ni livré à celui qui me persécutait[254]. Peu de temps après arrivèrent dans son royaume des émissaires de mon ennemi, lesquels lui offrirent un plein boisseau d'or s'il me tuait ou me remettait à eux pour être tué.--Oh! non, répondit mon hôte, j'ai pris mes dieux pour témoins de ma parole; qu'ils tranchent ma vie à l'instant, si je fais ce que vous me demandez[255].» C'était alors que Pertaride, par un acte de générosité réciproque, s'était enfui de la Hunnie à l'insu du kha-kan et avait offert lui-même sa tête à Grimoald.

[Note 253: ][(retour) ] Mandavit ut, si Pertaridum in suo regno detineret, pacem quam cum Langobardis et secum habuerat, habere non posset. Paul. Diac., v, 1.

[Note 254: ][(retour) ] Fui aliquando in die juventutis meæ exul de patria, expulsus sub pagano quodam rege Hunnorum degens, qui iniit mecum fœdus in deo suo idolo, ut nunquam me inimicis meis prodidisset, vel dedisset. Eddius. Vit. Wilfrid., Ebor. Episc., ap. Mabillon. Act. SS. Or. S. Ben., c. 27.