La partie des provinces dalmates abandonnée aux Croates s'étendit le long du golfe Adriatique depuis les montagnes de l'Istrie jusqu'au fleuve Zentinas, qui se jette dans cette mer au nord de la Narenta, et à l'intérieur des terres, de l'ouest à l'est, jusqu'à la limite des contrées qu'occupèrent plus tard les Serbes. Ils se répandirent sur tout le plat pays, les places maritimes et les principales îles du golfe continuant d'appartenir aux Romains. Liés à l'empire par les conditions ordinaires des nations fédérées et reconnaissant son domaine souverain, les Croates gardèrent leurs lois particulières et furent gouvernés par des chefs locaux qui portaient le titre de zoupans[241]. L'empire romain acquit, par suite de leur établissement, au lieu d'une population ennemie et féroce comme étaient les Avars, une population active, brave et fidèle; mais ce n'était pas tout de les attacher à l'empire par des liens matériels: Héraclius voulut les y unir plus étroitement par la conformité de croyance et de culte. Il engagea le pape à leur envoyer des évêques et des prêtres pour les catéchiser et les baptiser. On raconte qu'au moment de leur baptême le pape leur fit jurer de n'envahir jamais le territoire d'autrui et de vivre en paix avec tous leurs voisins, leur promettant de son côté l'assistance de Dieu et de l'apôtre saint Pierre, s'ils étaient attaqués injustement. Ce traité avec le ciel, cet oracle, comme dit l'écrivain grec[242] qui nous fournit cette anecdote, les aida merveilleusement dans l'observation des traités terrestres avec l'empire. La nouvelle Croatie fut distinguée de sa métropole, la Croatie des Carpathes, par la qualification de baptisée; l'autre fut nommée par les Romains Croatie non baptisée, et par les Slaves Belo-Khrobatie, mot qui signifiait Croatie-Blanche ou Grande-Croatie[243].
[Note 241: ][(retour) ] Ζουπάνος. --Constantin Porphyrogénète semble dire que ce mot signifiait vieillards. Ἄρχοντας... ταῦτα τὰ ἔθνη μὴ ἔχει, πλὴν ζουπάνους γέροντας.... De Admin. Imp., c. 30. Il est souvent question dans l'histoire de Hongrie de Zoupans ou seigneurs, seniores.
[Note 242: ][(retour) ] Constant. Porphyr., ibid.
[Note 243: ][(retour) ] Belo-Chrobati, id est Albi-Chrobati... Magna Chrobatia, non baptizata et alba. Const. Porphyr., ub. sup. 30, 31, 32.--Beli en slave et Bielo en russe, signifient effectivement Blanc, et Beli ou Veli a le sens de Grand. Lucius, De regn. Dalm., i, 11, p. 45.--V. la note de S. Martin, Edit. de Lebeau, t. xi, p. 35.
La cession de la Dalmatie aux Croates fut un appât pour les autres nations slaves: une masse considérable de tribus se mit en mouvement des bords de l'Elbe pour se rendre à l'appel d'Héraclius; elles appartenaient à la confédération des Srp, que les Grecs appelaient Serbles[244] et que nous nommons Serbes, confédération de tribus vendes répandues sur les territoires de la Lusace et de la Misnie, et connues encore au moyen âge sous l'appellation de Sorbes et Sorabes. Deux frères venaient d'hériter du pouvoir souverain sur ces tribus, l'un d'eux en entraîna la moitié et émigra avec elles. Héraclius lui céda la Mésie supérieure, la Dacie et la Dardanie[245]; mais le prince serbe, mécontent de son lot, qu'il trouva ou trop médiocre ou trop voisin de la Pannonie avare, repassa la Save et la Drave pour retourner dans sa patrie. Chemin faisant, il se ravisa et s'adressa à l'officier romain qui commandait sur le Danube, pour obtenir son pardon de l'empereur et en même temps une plus grande étendue de territoire[246]. Héraclius, désireux de conserver ces émigrés, ajouta à leur première concession la contrée située au sud, depuis les montagnes qui couronnent la Macédoine jusqu'à Dyrrachium et au centre de l'Épire. Ainsi furent créés les États de Servie et de Bosnie. La constitution des Serbes fédérés ressembla beaucoup à celle des Croates; ils gardèrent leurs princes particuliers sous la souveraineté de Byzance et se firent chrétiens. Rome fut aussi leur institutrice religieuse, bien que depuis le schisme ils se soient ralliés à l'église grecque. Le Bas-Danube eut aussi ses émigrants, qui lui vinrent, selon toute probabilité, de la branche des Slaves orientaux. De ce nombre furent sept petits groupes qui s'établirent le long du fleuve, au midi de ses cataractes, et qu'on appela les Sept-Nations, et les Slaves Severenses ou Séwères, qui reçurent un domicile au pied de l'Hémus, un peu au midi de Varna. On compta dès lors en Europe deux Servies comme on comptait deux Croaties: une Servie baptisée et romaine, et la mère-patrie, barbare et païenne, que les Slaves appelèrent Servie-Blanche ou Grande-Servie.
[Note 244: ][(retour) ] Constantin Porphyrogénète, De Admin. Imp., c. 32, les désigne sous ce nom, Serbli, οἰ Σέρϐλοι: les écrivains latins du moyen âge les appellent Serbi, Sorbi, Sorabi, Servii.
[Note 245: ][(retour) ] Principatu autem Serbliæ a patre ad duos fratres devoluto, alter sumpta populi parte dimidia, ad Romanorum imperatorem Heraclium confugit; qui ei excepto locum ad inhabitandum dedit in Thessaloniæ themate... Const. Porphyr., De Admin. Imp., c. 32.
[Note 246: ][(retour) ] Sed cum trajecissent Danubium, pœnitentia ducti per prætorem, qui tunc temporis Belegradum administrabat, ab Heraclio imperatore petierunt ut aliam sibi terram ad inhabitandum assignare vellet. Id. ibid.
Héraclius avait rattaché les Bulgares à l'empire sans les admettre sur son territoire: mais ils surent bien s'y faire une place eux-mêmes après sa mort. Le fidèle roi Kouvrat, ayant laissé après lui cinq fils qui, moins sages que leur père, morcelèrent entre eux son royaume, Asparuch, l'un d'eux, vint avec ses tribus s'établir près des bouches du Danube dans un terrain bordé d'un côté par de vastes marais et de l'autre par des roches abruptes[247]. Retranché là comme dans un fort, il harcelait à l'est les Avars, au midi les Romains, pour qui il n'avait pas d'aussi bonnes dispositions que son père. Il finit par passer le Danube, s'emparer de Varna et fonder le grand État qui porte encore aujourd'hui le nom de Bulgarie. Quoique les Bulgares n'eussent ni la soumission des Serbes, ni la fidélité des Croates, l'empire s'accommoda avec eux. Trouvant le pays déjà occupé en partie par les émigrations slaves des Séwères et des Sept-Nations, ils les conservèrent dans leur sein. Ils reçurent également toutes les alluvions d'émigrés antes et slovènes que la Slavie leur envoya, de sorte que leur domination devint mi-partie bulgare et mi-partie slave, et que même les habitudes et la langue des Slaves y prévalurent avec le temps. Le christianisme est venu, mais plus tard, compléter le mélange.
[Note 247: ][(retour) ] Tertius cui Asparuch nomen, superatis Danastro et Danapri fluminibus, ad Onclum amnem profectus, tutum et inexpugnabilem ea utraque parte locum conjectatus, sedem et habitationem mediam habere constituit. Theophan., Chronogr., p. 298.