[Note 321: ][(retour) ] Bonfin., Rer. Hungar. Dec., i, 9.

[Note 322: ][(retour) ] Et multitudinem de ipsis Avaris interfecerunt in tantum, quod in multis diebus major strages de ipsis Avaris facta non fuit. Et exspoliaverunt ipsum vallum, et sederunt ibi ipsa nocte vel in crastina usque hora diei tertia. Epist. Carol. Mag., ad Fastrad., ap. D. Bouq., t. v.

Ainsi la Pannonie avait été parcourue dans toutes ses directions par les armées de la France, et la Hunnie transdanubienne avait été occupée jusqu'au Vaag; il ne restait plus que la grande plaine que traverse la Theisse et les cantons situés dans les Carpathes ou à l'est de ces montagnes jusqu'à la mer Noire. La saison avançait, et la prudence conseillait à Charlemagne de ne point engager ses troupes au commencement de l'hiver dans un pays de marécages et de rochers où elles auraient à souffrir de la disette et des inondations plus encore que des hommes. Une épizootie, qui s'était mise sur les chevaux de l'armée et en avait déjà fait périr la plus grande partie[323], eût été à elle seule une raison suffisante de ne pas pousser plus loin. Charlemagne termina donc là la campagne; il renvoya l'armée d'Italie dans ses cantonnements du Pô, plaça le corps du comte Theuderic et le sien en observation sur la frontière hunnique, et emmena son fils Pépin pour aller célébrer avec lui les fêtes de Noël à Ratisbonne.

[Note 323: ][(retour) ] Tanta equorum lues exorta est, ut vix decima pars e tot millibus equorum remansisse dicatur. Annal. Laurisham., ann. 791.

CHAPITRE SIXIÈME

Politique de Charlemagne à l'égard de la Hunnie; effroi de la cour de Constantinople.--Charlemagne veut joindre le Rhin au Danube par un canal; il commence l'entreprise sans pouvoir l'achever.--Les Saxons sollicitent les Avars de reprendre les armes; parti de la paix et parti de la guerre parmi les Huns; le parti de la paix l'emporte; le kha-kan et le ouïgour sont massacrés.--Nouvelle campagne des Franks en Hunnie; Héric, duc de Frioul, prend et pille un des rings intérieurs en Pannonie; le ring royal situé aux bords de la Theïsse tombe au pouvoir du roi Pépin.--Entrée triomphale de Pépin à Aix-la-Chapelle.--Charlemagne distribue le butin fait sur les Avars au pape, aux autres souverains, aux métropoles, aux églises des Gaules et à ses fidèles.--Le kha-kan Tudun et plusieurs nobles avars reçoivent le baptême à Aix-la-Chapelle; fête donnée à cette occasion; vers de l'évêque Théodulfe.--Construction de la grande cité d'Aix; chasse dans les forêts voisines; tableau de la cour du roi des Franks.--Retour de Tudun dans ses États; les Pannonies sont incorporées à l'empire frank ainsi que la Hunnie septentrionale jusqu'au Vaag, le reste forme un royaume soumis aux Franks.--Franco-Chorion.--Colonies bavaroises et carinthiennes établies en Pannonie.--Révolte parmi les Avars, Tudun abjure le christianisme.--Attaque de la frontière bavaroise; le comte Gérold est tué.--Nouvelle campagne des Franks; mort de Tudun; conquête définitive de la Hunnie.--Organisation administrative des Pannonies.--Kha-kans devenus chrétiens; procédé du comte Ingo pour gagner les nobles huns au christianisme.--Fanfaronnade d'un soldat gaulois; conséquences nombreuses de la guerre de Hunnie.--Les Slaves et les Bulgares attaquent les Huns qui demandent à quitter leur pays; Charlemagne les cantonne au midi du Danube.--Puissance des Slaves-Moraves.--Lettre du pape Eugène II au kha-kan et au peuple des Avars.

792--826

L'expédition de Hunnie avait permis à Charlemagne d'observer par lui-même, en même temps que la faiblesse des Huns, la beauté et l'importante situation de ce pays, qui dominait l'Italie au midi, les nations slaves à l'ouest et au nord, et confinait à l'empire romain d'Orient. Ce conquérant avait plus d'une raison pour ne point vouloir perdre le fruit de cette guerre, et il jeta son dévolu sur la Hunnie, dont une portion lui convenait pour agrandir le territoire de la France, l'autre pour étendre sa suprématie, et comme il savait toujours entremêler la modération à l'emploi de la force, il lui plut d'attendre que le kha-kan et le ouïgour se remissent d'eux-mêmes à sa discrétion. Ce qui peut-être chatouillait le plus son orgueil dans le rapide succès de cette campagne, c'est qu'il avait planté le drapeau frank à la frontière de l'empire grec, et fait pâlir cette cour de Constantinople, présomptueuse et jalouse, qui s'était vainement flattée de le chasser de l'Italie, et dont le mauvais vouloir éclatait maintenant par une opposition dédaigneuse au plus cher de ses projets, celui de devenir empereur d'Occident. Il n'ignorait pas qu'une terreur panique avait saisi la Thrace et la Macédoine, quand on avait vu ses armées s'approcher de la Save, que les villes avaient fermé leurs portes, que des troupes s'étaient mises en marche, qu'en un mot la consternation régnait au palais de Byzance. Et ce n'était pas seulement dans les provinces voisines du Danube que les Grecs éprouvaient ce sentiment d'anxiété; le Péloponèse et les îles de la mer Égée se croyaient aussi à la veille d'une invasion des Franks, et comme il arrive toujours en pareil cas, les peuples ne parlaient qu'avec admiration du grand homme qui leur faisait peur. Son nom volait de bouche en bouche dans tout l'Orient. Les ambassadeurs du khalife Aroun-al-Rachid, qui vinrent le visiter quelques années après dans Aix-la-Chapelle, purent lui raconter sans adulation qu'en Asie comme en Europe, dans les îles comme sur la terre ferme, d'un bout à l'autre de l'empire grec, les peuples ne craignaient ou n'espéraient que lui. Il s'agissait maintenant pour Charlemagne de franchir le dernier pas, et il pensait, avec grande raison, que la conquête de la Hunnie servirait à le lui rendre plus facile. Quand l'empire frank, qui touchait déjà à la Baltique par la Vistule, aurait atteint la chaîne des monts Carpathes et la mer Noire, l'ancien empire romain d'Occident se trouverait reconstitué sur une base plus large qu'autrefois et ne réclamerait plus qu'un empereur. Voilà ce qu'il se disait sans doute en traversant les Pannonies et occupant déjà par la pensée la Dacie de Trajan, qui se dessinait à ses yeux sur l'autre rive, et il habituait le monde à cette idée qui faisait à la fois rire et trembler les Grecs, l'idée d'une résurrection des césars occidentaux dans la personne d'un roi des Franks.

Ces préoccupations le retinrent pendant tout le cours de l'année 792 dans le voisinage de la Hunnie, contre laquelle il méditait, à tout événement, un nouveau plan de campagne. Ce demi-barbare devinait la civilisation dans un siècle qui n'en connaissait plus que les ruines. Le canal de Drusus, celui de Corbulon, creusé jadis entre la Meuse et le Rhin, et l'entreprise de Lucius Vetus pour joindre la Moselle à la Saône, lui inspirèrent une des plus grandes idées qui aient traversé la tête d'un chef de gouvernement. Le rapprochement topographique du Rhin et du Danube, qui, voisins par leurs sources, le sont encore plus par leurs affluents, lui fit concevoir la possibilité de les réunir au moyen d'un canal. Dans ce projet, sans doute, les besoins de la guerre furent les premiers à frapper son imagination; il se représenta d'abord les flottes de la Frise convoyant ses troupes et ses approvisionnements, sans interruption, des bords du Rhin à ceux de la Theïsse; mais il entrevit aussi tout l'avantage qu'en retirerait le commerce, pour la gloire et la prospérité de son empire, quand la France enverrait par des fleuves français ses navires dans la mer Noire, pour en rapporter à Ratisbonne, à Mayence, à Cologne, les trésors de Golconde ou les merveilles féeriques de la Perse. Sous l'aiguillon de ces vagues pensées, ou plutôt de ces instincts de civilisation, Charlemagne se mit à l'œuvre sans délai. Nous dirions en langage administratif moderne qu'il fit venir ses ingénieurs pour leur demander un plan de jonction des deux fleuves, et que ceux-ci mirent le plan à l'étude: ces formules rendraient exactement ce qui se passa alors. «Ceux qui avaient la connaissance des choses de ce genre, comme s'expriment les contemporains, lui exposèrent que la Rednitz, qui se jette dans le Mein, par lequel elle communique avec le Rhin à Mayence, et l'Almona (aujourd'hui l'Altmühl), qui tombe dans le Danube au-dessus de Ratisbonne, pouvaient être réunies par un canal de six mille pas de longueur et capable de recevoir de grands navires[324].» En effet ces deux affluents, l'un direct, l'autre indirect du Danube et du Rhin, descendus tous deux de la chaîne du Steigerwald, se rapprochent dans leurs sinuosités à la distance de six milles seulement, dans un pays plat et marécageux. Charlemagne voulut qu'on y creusât un canal de trois cents pieds de largeur et d'un tirant d'eau suffisant pour tous les besoins des flottes. Lui-même s'établit sur les lieux avec des ouvriers tirés de l'armée, et le travail commença. On en avait déjà fait le tiers, quand les pluies d'automne, arrivées plus fortes que de coutume, noyèrent ce pays, naturellement humide. La tranchée se remplissait d'eau toutes les nuits, les talus détrempés s'affaissaient: c'était chaque jour nouveau travail, et le soldat, toujours plongé dans la boue, éprouvait des fatigues inouïes. Bientôt la maladie se mit dans ses rangs. Des plaintes s'élevèrent de toutes parts contre une entreprise dont on ne comprenait pas la grandeur, et Charles vaincu dut céder aux obstacles de la nature et aux murmures des hommes; il abandonna le projet. Une vieille tradition rapporte qu'il fut amené à cette résolution par des fantômes et des apparitions diaboliques qui effrayaient la nuit les travailleurs et l'épouvantèrent lui-même[325]. Ces fantômes, ces lémures qui firent reculer sa forte volonté, ce furent probablement les préjugés de l'ignorance contre lesquels les inspirations du génie se brisent quand elles sont prématurées. Il ne reprit plus son canal inachevé, et se contenta de faire construire plusieurs ponts de bateaux, tant sur le Danube que sur les rivières affluentes qu'il aurait besoin de passer dans une seconde campagne[326].

[Note 324: ][(retour) ] Persuasum regi erat, si inter Radantiam et Almonam fluvios fossa navium capax duceretur, posse commode e Danubio in Rhenum navigari, quod alter Danubio, alter Rheno miscetur. Annal. Laurisham., ad. ann. 793.