Vers l'an 550, époque où écrivait Jornandès, nous l'y trouvons assise par grandes hordes autour des sources du Jaïk. La chasse des martres zibelines et le commerce de leurs peaux forment sa principale occupation[383]; c'est elle qui alimente les marchés de fourrures qui se tiennent au pied de l'Oural ou le long du Volga, sous de grands hangars de bois fréquentés par les trafiquants de la Perse et de la Romanie. A la fin du vie siècle et pendant le viie, l'histoire la mentionne encore: elle nous la montre ballottée dans ce pêle-mêle de peuples qui se déplacent d'Orient en Occident sous la pression de l'invasion turque[384]. On la perd de vue au viiie pour la rencontrer de nouveau au ixe, par delà les steppes du Don, dans les vastes prairies qui s'étendent du Donetz au Dniéper. Si la nation hunugare ne s'y trouve pas tout entière, elle y compte du moins ses plus nombreuses tribus, commandées chacune par un voëvode et réunies en une sorte de fédération, sous le gouvernement du premier voëvode, alors appelé Lébédias: du nom de ce chef le campement a pris celui de Lébédie[385]. Les Hunugars ne sont point libres; un lien de sujétion les rattache à ces Khazars dont nous avons parlé dans le cours de nos récits, et qui sont au ixe siècle la grande domination asiatique sur les bords de la mer Noire. Ils possèdent la Chersonèse taurique dans laquelle réside leur kha-kan. C'est lui qui institue les voëvodes suprêmes des Hunugars, qui règle les alliances de cette nation avec ses voisins, qui lui commande la paix ou la guerre; toutefois, dans cette situation d'infériorité politique, les Hunugars sont honorablement traités par leurs maîtres; et Lébédias a épousé une parente du kha-kan des Khazars.

[Note 383: ][(retour) ] Hunugari hinc sunt noti, quia ab ipsis pellium murinarum venit commercium. Jorn., R. Get. 2.

[Note 384: ][(retour) ] Menand., Exc. leg. p. 100.

[Note 385: ][(retour) ] Prope Chazariam habitabant in loco, cui cognomen Lebedias a prim ipsorum Boëbodo, qui nomine quidem Lebedias, appellabatur, dignita vero, quemadmodum reliqui ejus successores, Boëbodus, vocabatur. Constant. Porphyr., De Admin. Imp., 38.

Il y avait trois ans à peine que les Hunugars occupaient ce canton de Lébédie entre l'Asie et l'Europe, dont il fermait le passage, quand un accident bien fréquent dans la vie des peuplades nomades de cette époque et de ces contrées vint les en chasser. Un peuple sorti des déserts de la Sibérie, le peuple des Patzinaks, ou Petchénègues, à qui son irrésistible impulsion avait fait donner le surnom de Kankar, c'est-à-dire le fort arriva sur eux pour passer plus au midi, et se choqua contre leur campement[386]. Ce fut comme la violence de l'ouragan, comme l'impétuosité de la foudre: Lébédias et ses compagnons surpris, culbutés, dispersés, s'enfuirent dans toutes les directions. Le plus grand nombre des tribus, Lébédias à leur tête, suivirent le mouvement qui leur avait été imprimé du nord au sud en descendant le long de la mer Noire, le reste eut la fantaisie de retourner en Orient; et comme les Petchénègues maintenant barraient le chemin, les Hunugars fugitifs entrèrent par l'isthme de Pérécop, dans la presqu'île taurique, qu'ils traversèrent avec la permission des Khazars, pour aller s'établir près de la mer Caspienne, sur la frontière septentrionale de la Perse[387]. Une partie de la nation retournait ainsi vers le Caucase, tandis que l'autre gagnait le pied des Carpathes, et toutes deux arrivèrent à leur destination. Quoique distantes l'une de l'autre de toute la largeur du Pont-Euxin, ces deux branches des Hunugars ne cessèrent point de se considérer comme sœurs; elles continuèrent leurs relations par des échanges fréquents de députés, et cette correspondance amicale n'avait encore subi aucune altération, un demi siècle après l'événement qui les avait séparées[388]. Ces détails nous ont été transmis par un savant empereur grec, Constantin Porphyrogénète, qui composa pour l'instruction de son fils et collègue, Romain, un traité sur les meilleurs moyens de protéger l'empire, et qui put emprunter ses sources d'information à la chancellerie de Constantinople. Constantin écrivait en 949, et les Hunugars avaient fait leur apparition sur les bords du Danube en 889, soixante ans seulement auparavant.

[Note 386: ][(retour) ] Bello autem inter Turcos (Hunugaros), et Patzinacitas tune tempor Cancar, id est, robustos dictos, exorto, Turcormn exercitus devictus fuit. Constant. Porphyr., Ibid., 40.

[Note 387: ][(retour) ] Exercitus in duas partes divisus... et earum una quidem orientem versus partem Persidis incoluit... Constant. Porphyr., De Admin. Imp., 40.

[Note 388: ][(retour) ] Constant. Porphyr., ub. sup.

Lébédias et les hordes fugitives dressèrent leurs tentes dans de grand espace que limitent le Sereth, le Danube, jusqu'aux ruines du Pont-de-Trajan, et les montagnes d'Erdeleu ou des forêts, aujourd'hui la Transylvanie. Le nouveau campement fut appelé Atel-Cusu, du nom de deux rivières qui le traversaient, le Cusu et l'Aluta[389]. La bande composée de huit grandes tribus présentait une force militaire considérable. Un jour, Lébédias reçut du kha-kan de Khazarie l'invitation de se rendre près de lui, dans la presqu'île cimmérienne, à sa résidence de Chélandia. Le voëvode obéit promptement: «Me voici, dit-il au Khazar, pour quelle cause m'as-tu mandé?--Je t'ai mandé, répondit celui-ci, parce que tu es le premier entre les chefs de ta nation; et que je te sais noble, brave et prudent; j'ai dessein de te faire prince, à la condition que toi et ton peuple vous me resterez soumis[390].--Je te remercie de ton bienfait, répondit Lébédias, mais je ne puis l'accepter, car un tel fardeau serait trop lourd pour mes forces. Il y a après moi un voëvode nommé Almutz; prends-le à ma place, ou encore son fils Arpad, car ils sont tous deux en grande estime parmi les Hunugars; choisis l'un ou l'autre et fais-le prince, il sera comme moi ton vassal[391].» Le kha-kan approuvant ce conseil, fit partir pour l'Atel-Cusu des observateurs chargés de lui rapporter qui étaient Almutz et son fils, et auquel des deux il convenait de conférer le commandement suprême. Ils en jugèrent Arpad le plus digne à cause de sa rare sagesse, de sa bravoure et de son sang-froid: ce fut donc lui que préféra le kha-kan, et Arpad élevé sur un bouclier, fut proclamé prince[392] ou duc des Hunugars, suivant le mot consacré chez les peuples latins, pour désigner un souverain d'ordre inférieur. «Sa postérité, nous dit le même Constantin, fournit depuis lors les princes de ce peuple, et les fournit encore aujourd'hui.» Le fond de ce récit se retrouve dans les traditions des Hongrois, qui reconnaissent Almus et Arped comme les premiers chefs de leur nation lors de son établissement en Europe.

[Note 389: ][(retour) ] Locus autem a fluvio interlabente vocatur Etel et Cusu, in quo... antiqua monumenta supersunt, inter quæ pons Trajani. Constant. Porphyr., De Admin. Imp., 40.