Tel fut l'hymne de malédiction qui salua le troisième empire hunnique à son berceau. Peu à peu la férocité des Hongrois se calma, leur fougue se plia à des règles de discipline, leur intelligence s'ouvrit à des idées de loi, de morale, de religion, et les fils des compagnons d'Arpad entrèrent dans la société européenne. Le christianisme fut leur initiateur aux rudiments de la civilisation; et, dès les premières années du xie siècle, leur grand roi Saint-Étienne leur donnait des institutions qui les rapprochaient des peuples anciennement civilisés. Une irruption des Tartares de Tchinghiz-khan vint au xiiie siècle interrompre ce travail qui ne marchait pas sans grande peine, et rejeter la Hongrie dans la nuit. Un neveu de Saint-Louis l'en tira, et des princes français de la maison d'Anjou, appelés par élection à la couronne de Saint-Étienne, firent pour la culture sociale du pays ce que la dynastie arpadienne avait fait pour la religion. Au xve siècle, la Hongrie rencontra dans Jean Hunyade et Mathias Corvin des souverains indigènes qu'eût pu lui envier le reste de l'Europe. Ces temps sont bien loin de nous, mais il reste encore aujourd'hui une Hongrie, sœur adoptive des vieilles nations de l'Occident, la dernière venue par le temps, mais non la dernière par l'éclat du courage, par la foi en elle-même, par le noble orgueil de sa race. Ma tâche finit ici: quelque curieuse que soit l'histoire de ce troisième empire hunnique, quelque intérêt sympathique que le nom des Magyars m'inspire, je dois me borner au plan que je me suis tracé. J'ai voulu montrer comment la race des Huns, introduite en Europe par Balamir, élevée au comble de la puissance par Attila, possède encore ses représentants au milieu de nous; et comment se sont perpétués, en même temps qu'elle, dans l'Europe orientale le nom et la gloire du plus grand de ses conquérants; je crois avoir prouvé l'un et l'autre.

QUATRIÈME PARTIE.

HISTOIRE LÉGENDAIRE ET TRADITIONNELLE
D'ATTILA

De tous les hommes qui ont eu le triste honneur de bouleverser la terre, aucun peut-être n'a laissé après lui des traditions aussi nombreuses et aussi diverses qu'Attila: la raison en est dans l'action à la fois violente et courte qu'il exerça sur les générations contemporaines. Les impressions d'épouvante chez les uns, d'admiration chez les autres, dépassèrent de beaucoup l'importance des faits qu'une mort prématurée lui laissa le temps d'accomplir; mais son souvenir resta immense comme l'émotion qu'il avait causée au monde.

Il faut bien s'attendre à trouver dans cet amas confus de souvenirs descendus jusqu'à nous, à travers le moyen âge, toutes les contradictions des réminiscences populaires, le vrai et le faux, le possible et l'absurde, le beau et le laid. Gardons-nous pourtant de les traiter avec trop de dédain, même dans ce qu'elles ont d'évidemment fabuleux, en songeant qu'elles ont passé à l'état de croyance héréditaire chez la plupart des peuples de l'Europe, et que c'est de là que sort l'Attila dont l'image vit dans nos esprits; car l'Attila que nous connaissons, tous tant que nous sommes, appartient bien plutôt à la tradition qu'à l'histoire. Mais ce type traditionnel et populaire, comment s'est-il créé? en quoi diffère-t-il du vrai type? pourquoi varie-t-il dans ses caractères essentiels suivant les temps et les lieux? questions qui se présentent à l'idée toutes les fois qu'on veut mettre de l'ordre dans le chaos des traditions, et qui s'appliquent surtout à celles-ci. Il m'a semblé que l'histoire de ces variations légendaires ne le cédait pas en intérêt à l'histoire d'Attila lui-même, qu'en tout cas elle en formait le complément obligé. Plus un homme a remué profondément l'humanité, plus il importe de savoir ce qu'il a laissé au fond de la conscience humaine.

Placé à la limite de deux âges, entre l'époque romaine qu'il ensevelit sous des débris et l'époque des grands établissements barbares dont il prépare l'avénement, Attila apparaît dans l'histoire sous deux points de vue tout différents: à la fois destructeur et fondateur, il ferme l'ère de la domination romaine en Occident, il y ouvre l'ère véritable des dominations germaniques; il initie la barbarie à sa vie nouvelle. C'est par cette double action qu'il domine, dans les deux mondes civilisé et barbare, le ve siècle, qui est le siècle de transition. De là aussi deux courants de souvenirs, d'impressions, de jugements attachés à sa mémoire, l'un qui part du monde romain, l'autre qui prend sa source dans le monde germanique: distincts, opposés même à leur origine, ils restent séparés tout en cheminant l'un près de l'autre, et traversent le moyen âge sans se rencontrer ni se confondre.

A ces deux courants traditionnels principaux j'en joindrai un troisième, qui, dans une étude pareille à la nôtre, ne saurait être négligé: je veux parler de la tradition hongroise, mélange de souvenirs slavo-romains, conservés dans la vallée du Danube, avec d'autres souvenirs apportés d'Orient par les populations hunniques qui remplacèrent en Europe les Huns d'Attila. Dernier ban de ces Huns devenus européens, les Hongrois ont recueilli dans leurs livres tout ce qui pouvait servir à la glorification d'un homme qu'ils regardent comme un père et dont le nom ouvre la liste de leurs rois. Quelque bizarres que soient souvent ces traditions frappées au coin de l'imagination orientale, nous les écouterons pourtant comme une voix sortie des ruines du palais qu'habitait Attila, un écho de la tombe mystérieuse qu'il habite encore.

Je n'ajouterai plus qu'un mot. Si la mise en œuvre est difficile dans mon travail, du moins les matériaux ne manquent pas; on peut dire au contraire qu'ils surabondent. Ceux de la tradition latine, soit gauloise, soit italienne, sont enfouis dans les chroniques des villes et dans les légendes ecclésiastiques, où l'on n'a qu'à les rassembler; ceux de la tradition germanique résident principalement dans les poëmes nationaux de l'Allemagne méridionale ou dans les chants et les sagas de l'Allemagne du nord. Quant aux livres des Magyars, c'est à la critique de discerner ce qu'ils contiennent d'original ou d'emprunté, d'ancien ou de nouveau, de séparer surtout les réminiscences occidentales des vagues et lointains souvenirs qui ont pu revenir d'Asie en Europe avec les derniers représentants des Huns d'Attila.

LÉGENDES
ET TRADITIONS LATINES

I. Caractères divers de l'Attila légendaire chez les peuples latins.--Attila destructeur.--Attila fondateur.--Attila en face des évêques et du pape.--Attila flagellum dei.