La présence de ce troisième ban des Huns au cœur de l'Europe fut, comme celle du premier et du second, un objet d'effroi pour les peuples civilisés. La force des Hongrois semblait irrésistible, et leur barbarie dépassait tout ce que l'histoire et la tradition racontaient de leurs prédécesseurs. En 899, ils conquéraient les Pannonies et ravageaient la Carinthie et le Frioul; en 900 ils pénétraient, le fer et la flamme en main, au cœur de la Bavière et descendaient en Italie; en 901 ils rendaient tributaire le roi de Germanie, successeur d'Arnulf, mort peu après son couronnement. Bientôt leurs ravages poussés de proche en proche atteignent la France; leurs bandes infestent la Lorraine, l'Alsace, la Bourgogne. Ces courses étaient accompagnées de cruautés sauvages rendues fabuleuses par les exagérations de la peur[411]. L'aspect des Hongrois était repoussant; ils n'avaient pour vêtement que des peaux de bêtes, se rasaient la tête pour ne laisser aucune prise à la main de l'ennemi[412], et sillonnaient avec la pointe d'un poignard les joues de leurs enfants nouveau-nés. Fiers, séditieux, mais taciturnes et sombres, ils étaient plus prompts à frapper qu'à parler. On prétend qu'ils buvaient le sang des prisonniers[413], et leur mangeaient le cœur. Ces accusations et d'autres encore relatives à leur lubricité[414] remplissent les livres contemporains. Leur réputation de mangeurs de chair humaine s'accrédita à ce point, que le mot d'Hongre ou Ougre désigna, pendant tout le moyen âge, un géant anthropophage, friand de la chair des enfants; et les Ogres des contes de fées, dont nous avons été bercés dans notre jeunesse, sont le dernier écho des frayeurs trop réelles de nos aïeux.

[Note 411: ][(retour) ] Gens Hungarorum ferocissima, et omni bellua crudelior. Annal. Mett., ann. 889.

[Note 412: ][(retour) ] Hansiz. German. Sacr., I, 177.

[Note 413: ][(retour) ] Hæc gens inculta nimis, crudis carnibus vescebatur, et sanguinem potabat humanum. Dandul. Chron.--Populos jugulant et ut magis magisque timeantur, interfectorum sese sanguine potant. Conrad. Ursperg., ad. ann. 791.

[Note 414: ][(retour) ] Homines et vetulas matronas penitus occidendo, juvenculas tantum ut jumena pro libidine exercenda secum trahentes, totam Pannoniam usque ad internecionem deleverunt. Annal. Fuldens. suppl.

Aussi, un cri de réprobation s'éleva de tous les coins de l'Europe contre le roi Arnulf qui avait attiré ce fléau au midi des Carpathes. Lorsqu'il mourut en 899, atteint de la maladie pédiculaire, ont vit dans cette mort honteuse une plaie de la malédiction céleste. Un écrivain lombard, le diacre Luitprand, entonnait à cette occasion un cantique de joie. Il dépeint avec une complaisance cruelle les myriades d'insectes qui pullulaient dans les membres de l'empereur agonisant et le livraient dès cette vie aux plus repoussantes horreurs de la tombe. «Peut-on penser, s'écrie-t-il, que ce supplice rachètera son forfait? La miséricorde de Dieu est-elle capable de l'absoudre? Nul ne le sait, sinon Dieu lui-même..... Oh! dit-il encore avec une éloquence empreinte d'épouvante autant que de douleur, que le jour soit à jamais maudit, où la lâcheté d'un homme misérable est devenue la calamité de tous les peuples! Combien son aveugle ambition a enfanté de veuvage pour les femmes, de solitude pour les pères, de souillure pour les vierges[415]! O Arnulf, tu étais un homme parmi les hommes, et bien que tu t'élevasses au-dessus d'eux par le rang, la nature t'avait pourtant créé leur semblable, mais tu t'es ravalé au-dessous des plus vils animaux[416]. Les hôtes farouches des bois, les oiseaux de proie, les serpents qu'un venin mortel sépare de l'homme dont ils sont les ennemis, les monstres même dont le seul aspect est funeste, le basilic et le griffon, ne nuisent point à leurs semblables, ils vivent en mutuelle paix et concorde; on ne les voit point se dévorer l'un l'autre[417]. Et toi, homme fait à l'image de Dieu, tu as déchaîné sur les hommes la destruction du genre humain[418]

[Note 415: ][(retour) ] O cæcam Arnulphi regis regnandi cupiditatem! O infelicem amarum que diem! Unius homuncionis dejectio fit totius Europæ contritio! Quid mulieribus viduitatis, patribus orbitatis, virginibus corruptionis, ecclesiis desolationis..... cæca ambitio peperit! Luitprand., Hist., c. v.

[Note 416: ][(retour) ] Eras inter homines homo... Id. ibid.

[Note 417: ][(retour) ] Monstra, Basilisci et Gryphi, quæ et aspectu suo cunctis perniciosa esse videntur, inter se tamen pro originis ipsius affinitatisque consortio..... innoxia perseverant... Id. ub. sup.

[Note 418: ][(retour) ] Homo autem qui te ad imaginem et similitudinem Dei formatum legis..... Id. l. c.