[Note 442: ][(retour) ] Ego regi Cæsari copulata sum, te autem qui es draco iniquus vorans christianos, ut diabolum respicio. Chartuic., Chron. Hung., II.
On avait oublié, à l'époque d'Agnellus, qu'Attila, resté au nord du Pô pendant toute sa campagne de 452, n'assiégea point Ravenne, ou plutôt Ravenne voulait avoir été assiégée en dépit d'Attila; son ancienne importance sous les Césars et ses prétentions pendant l'exarchat ne lui permettaient pas de supposer qu'on pût l'avoir dédaignée quand on menaçait Rome. Partant de cette supposition, Agnellus nous fait de l'arrivée des Huns, devant la ville de Valentinien, une peinture qui ne manque pas de vivacité; il nous les montre longeant la mer, et, dans leurs évolutions rapides, inondant la plaine, qui disparaît sous leurs escadrons: telle une nuée de sauterelles couvre les sables où elle s'abat[443]. Bientôt se présente Attila, montant un cheval richement orné, lui-même cuirassé d'or, un bouclier au bras, un aigrette brillante sur le front: il médite le siège de la ville. L'évêque Jean, effrayé, se met en prière et offre à Dieu son sang pour la rédemption de son troupeau: une vision le rassure et l'avertit d'aller trouver le chef des ennemis. Il sort donc aux premières lueurs du jour avec tout son clergé vêtu de blanc, croix en tête, bannières déployées, encensoirs fumants, et la procession défile au chant des psaumes sur la longue et étroite chaussée qui conduisait de Ravenne au camp d'Attila.
[Note 443: ][(retour) ] Ut multitudo locustarum per sablonosa loca jacerent. Agnell. Lib. Pontif., Ravenn. S. Joann. episc.
Mais déjà ce roi avait endossé le manteau de pourpre brodé d'or, ni plus ni moins qu'un empereur romain, et tenait conseil sous sa tente avec les officiers de son armée, quand le chant lointain de la psalmodie frappe ses oreilles; il regarde et aperçoit la file des prêtres débouchant deux à deux sur la chaussée, et l'évêque qui fermait la marche. Ce spectacle ne laisse pas que de le surprendre: «Qui sont ces hommes blancs? demande-t-il à ceux qui l'entourent; où vont-ils, et que me veulent-ils?--C'est l'évêque accompagné de son clergé, répond un des assistants plus au fait que lui des usages et du langage des chrétiens; il vient intercéder près de vous en faveur de ses enfants, les habitants de Ravenne.» Ce mot d'enfants choque Attila, qui ne comprend pas: «Vous vous moquez de moi, s'écrie-t-il avec colère; mais rappelez-vous que j'ai une épée bien affilée, et malheur à qui se rirait du roi! Tâchez donc de m'expliquer, vous qui le savez si bien, comment un seul homme peut engendrer tant d'enfants[444].» Le malencontreux conseiller explique comme il peut la distinction qu'on doit faire entre les enfants de la nature et ceux de la grâce: Attila se montre satisfait. Sur ces entrefaites, l'évêque arrive; le cœur du roi, déjà préparé, s'amollit à sa vue, et Jean obtient sans peine ce qu'il était venu solliciter. Pourtant Attila, qui connaît les Italiens, craint qu'ils ne mésusent de sa clémence, et il prend à ce sujet ses précautions avec une bonhomie charmante: «Tes citoyens, dit-il à l'évêque, sont terriblement rusés; je ne me soucie pas qu'ils viennent dire: Nous l'avons joué et chassé[445]; je ne veux pas davantage qu'on suppose dans les villes voisines que j'ai eu peur de vous, cela me ferait tort, ainsi qu'à mon armée (nous citons toujours Agnellus). Pour parer à cela, voici ce que j'exige: rentrez en toute hâte, enlevez vos portes des gonds, couchez-les à terre, et, quand il ne restera de votre enceinte que les quatre murs, j'entrerai, et traverserai votre ville: je vous promets de n'y faire aucun mal.» Le lendemain, Ravenne était en habits de fête; les rues tendues de tapis, les places parées de fleurs[446] et encombrées de curieux annonçaient l'allégresse publique, et l'archevêque, en tête de son clergé, présidait au défilé des Huns. C'est ainsi qu'au bout de quatre siècles à peine, l'Italie se rappelait sa propre histoire. Les pages d'Agnellus se terminent par une réflexion qui a bien aussi son mérite: «On a dit parmi les proverbes, écrit-il, que le roi Attila, avant de recourir aux armes, combattait par l'artifice, et après cela il est mort sous le couteau d'une misérable femme[447].» Ce regret donné au fléau de Dieu n'est pas ce qu'il y a de moins étrange dans tout ceci.
[Note 444: ][(retour) ] Dicite mihi o vos omnes qui hanc causam nostis, et diligentius curiose audiam, quomodo potuit hic unus homo tantos filios procreare? Agnellus. Lib. Pontif. Raven. Vit. S. Joann. Episc., 2.
[Note 445: ][(retour) ] Cives tui valde ingeniosi et solertissimi sunt, ne dicant illi de me, quia expulimus eum, fraude deceptum, posteaque tam mihi quamque meis exercitibus vituperium adhærescat... Agnellus. Lib. Pontif. Raven. Vit. S. Joann. Episc. 2.
[Note 446: ][(retour) ] Diversis floribus civitas decorata. Id., ub. sup.
[Note 447: ][(retour) ] Unde de eo in proverbiis dicitur: Attila rex priusquam arma sumeret, arte pugnabat, et post hæc omnia a vilissima muliere cultro defossus, mortuus est. Agnell. Lib. Pontif. Ravenn. Vit. S. Joan. episc. 3.
Et pourtant c'est encore Agnellus qui nous donne la version la moins déraisonnable du prétendu siége de Ravenne, que nous retrouvons ailleurs avec deux variantes d'une invention presque incroyable. Disons d'abord, pour l'éclaircissement de ce qui va suivre, qu'un schisme ardent divisa pendant toute la durée de l'exarchat les archevêques de Ravenne et les papes, les archevêques ravennates prétendant tenir leur pallium directement des empereurs, et les papes voulant les ramener sous la dépendance du siége apostolique. L'animosité produite par ces discordes avait passé des chefs aux églises, et des églises aux villes. On se traitait d'hérétiques, on se déchirait par des imputations dont on aurait dû rougir. Histoire ou théologie, erreurs traditionnelles ou vérités, on compulsait tout, on employait tout pour se nuire: Attila, bien innocemment, se trouva mêlé dans la querelle. Les deux versions dont je parle peuvent être attribuées, l'une aux schismatiques de Ravenne, l'autre aux partisans des pontifes de Rome. Suivant la première, l'archevêque Jean est un modèle d'orthodoxie: il aborde Attila par un sermon sur la consubstantialité du Père et du Fils dans le mystère de la sainte Trinité, sermon qui plaît si fort au roi, que le prêtre obtient pour prix de sa prédication le pardon de sa ville[448]. Dans l'autre version, qui porte tous les signes d'une attaque venue du Vatican, Jean est non-seulement un schismatique, mais un arien; s'il vient catéchiser Attila, c'est pour le faire tomber dans l'hérésie, et ensuite, lorsqu'il l'a bien endoctriné, qu'il a bien noirci à ses yeux le caractère et la foi du pape saint Léon, il offre de lui livrer Ravenne et tous les trésors des Césars, si, marchant sans délai sur Rome, il en expulse ce pape hérétique[449]. Attila tire son épée et part; mais en route il rencontre saint Léon, qui, le catéchisant à son tour, lui démontre, le symbole de Nicée en main, l'impiété et la perfidie de l'hérésiarque. Attila voit qu'on l'a pris pour dupe. Transporté de colère, il revient sur ses pas, emporte Ravenne d'assaut, tue l'archevêque avec tout son clergé[450], et déclare qu'il traitera sans plus de façon quiconque osera désormais nier l'orthodoxie des papes et la primauté du saint-siége. Ainsi la tradition est battue par des vents divers, suivant les passions et les intérêts du moment, et en cela elle ressemble un peu à l'histoire. Voici le fléau de Dieu théologien, arbitre de la doctrine chrétienne et champion du pape; tout à l'heure il chassait les Maures d'Espagne: il n'y a point de mesure dans les saturnales de l'imagination populaire.
[Note 448: ][(retour) ] Agnell., Lib. Pontif. Rav. ibid.--Carol. Stephan. Voc. Ravenna.--Callimach., Vit. Attil.