«En l'année 450 arriva sur les bords de l'Arno un homme noble et puissant appelé Attile flagellum Dei, lequel, en compagnie de vingt mille soldats, venait reconstruire la cité de Fiésole et renverser celle de Florence, où d'abord il s'introduisit par ruse et tromperie. Il y fixa sa demeure au Capitole, près de l'emplacement qu'occupe l'église de Sainte-Marie et près du canal souterrain où s'engouffre l'Arno. Faisant de là force caresses, cadeaux et invitations aux Florentins, il parvint à les abuser tous. Sitôt qu'il fut en mesure d'agir, il invita à un grand festin les plus nobles et meilleurs seigneurs du pays, et, à mesure qu'ils entraient dans sa maison, il leur faisait couper la tête et jeter le corps dans ce gouffre de l'Arno qui coulait derrière sa demeure[461]. La noblesse une fois disparue, il crut avoir bon marché du reste; mais Florence était forte et décidée à lui résister. Il en sort donc, appelle à lui ses troupes, et tombe sur la ville, pillant et massacrant tout ce qu'il rencontre: grands et petits, mâles et femelles, tout fut passé au fil de l'épée; ensuite il mit le feu aux maisons par sept côtés à la fois. Ce massacre eut lieu le 28 juin de ladite année 450.»

[Note 461: ][(retour) ] Ne invitò una grande parte a desinare alla sua detta terra: e con come e' venivano a uno a uno segretamente, gli faceva dicollare, e cacciare in una tomba dal lato di dietro... Era allora in Campidoglio, e vi correva un ramo del fiume d'Arno... Malespin., Hist. di Firenz., c. 36.

Cela fait, Attila se rend avec ses hommes à Fiésole, que les Florentins avaient en mortelle haine, «y plante ses tentes et son gonfanon, et fait proclamer par tout pays que quiconque voudra construire sur ce terrain maisons ou tours le pourra faire librement et librement y habiter, et en cela il montrait grand désir que cette ville fût bien peuplée, afin d'empêcher Florence de sortir de ses ruines, et aussi il voulait faire injure et guerre aux Romains.» Tout alla bien jusqu'à la mort d'Attila; mais plus tard les Florentins, ayant rebâti leur ville, firent payer cher à Fiésole les faveurs qu'elle avait reçues de leur ennemi. Il en résulta une guerre de plusieurs siècles qui se termina, comme je l'ai dit, par la transportation de toute la noblesse fésulane dans l'enceinte de Florence. On remarquera combien ici les souvenirs semblent précis: Attila demeure au Capitole, au-dessous de l'église de Sainte-Marie, près du gouffre de l'Arno, et c'est le 28 juin 450 qu'il brûle la ville; pourtant rien de tout cela n'est vrai, jamais Attila ni ses soldats n'ont franchi la chaîne des Apennins. Les vieilles écritures consultées par Malespini lui avaient appris qu'Attile flagellum Dei vivait au temps de l'empereur Théodose et du pape saint Léon, qu'il avait la tête chauve avec des oreilles de chien, et qu'enfin il était roi des Vandales et des Goths, seigneur de Hongrie, Pannonie, Suède et Danemark[462]. Le portrait peu flatteur que l'historien nous fait de l'ennemi de Florence ne l'empêche pas d'ajouter qu'on l'appelait le beau, chiamavasi bello. On retrouve fréquemment en Italie cette tradition sur la laideur monstrueuse d'Attila; certaines chroniques lui donnent une tête d'âne, d'autres un groin de porc: double réminiscence de l'idée légendaire qui voyait dans Attila un démon, et de la tradition gothique rapportée par Jornandès, qui faisait naître les Huns du commerce des sorcières avec les esprits immondes. Ici on veut qu'Attila fût privé de la parole et n'eût qu'un grognement sourd, là-bas on le faisait assister, comme un juge délicat, à la lecture d'un poëme latin: la tradition prenait du large dans ses conjectures.

[Note 462: ][(retour) ] Questo Attile flagellum Dei, avea la testa calva, e gli orecchi a modo di cane... Malespini. Hist. di Firenz., c. 36.

Dans cette revue que je viens de faire des traditions sur Attila éparses chez les races latines, je me flatte de n'avoir rien omis d'important historiquement ou de tant soit peu original. Tantôt d'une beauté grandiose, tantôt absurdes et grotesques, ces traditions, on le voit, portent le cachet des conceptions populaires, mais rien ne les relie, elles manquent d'unité. Il eût fallu à cette poussière poétique, pour prendre un corps et s'animer, le souffle d'un Dante ou d'un Homère; ce souffle n'est point venu, et pourtant elle contenait autant d'éléments nationaux que l'Odyssée, autant d'éléments chrétiens que la Divine Comédie. Qui peut dire quelles proportions de grandeur terrible aurait pu atteindre l'Attila flagellum Dei sous la plume du chantre de l'Enfer? Si le poëme rêvé par nos pères n'a pas rencontré la main qui devait lui donner sa forme, au moins existe-t-il en idée; il vit en nous à notre insu; nous avons beau lire ou faire de l'histoire, toute cette fantasmagorie traditionnelle se réveille dans notre imagination au mot magique de fléau de Dieu, et s'interpose plus ou moins entre l'histoire et nous. On serait même tenté de supposer, à lire certains ouvrages récents parés de tous les mérites de l'imagination et du style en même temps qu'ils sont chargés de citations savantes, que l'âge de la légende n'est pas fini, et qu'elle essaie de se rajeunir par une sorte d'alliance ou de compromis avec l'érudition. C'est ce que je me suis dit en face de l'Attila que nous a peint l'illustre auteur des Études historiques. «Ce sauvage hideux qui habite une grande bergerie de bois dans les pacages du Danube, que les rois soumis gardent à la porte de sa baraque, et qui a ses femmes dans des loges autour de lui..., ce conquérant poussé ou arrêté par une main qui se montrait partout alors à défaut de celle des hommes, et qui finit par crever du trop de sang qu'il avait bu[463],» tout cela me paraît un produit malheureux du mariage dont j'ai parlé. Je doute que de pareils compromis fassent grand bien à l'histoire: rendons-lui l'Attila de Priscus, et réservons le flagellum Dei pour la poésie.

[Note 463: ][(retour) ] Châteaubriant, Etud. hist. T. i.

LÉGENDES
ET TRADITIONS GERMANIQUES

I. Sources de la tradition germanique sur attila.--elle prend naissance chez les germains orientaux.--les germains occidentaux l'adoptent en la modifiant.--tradition chez les franks, chez les ango-saxons, chez les scandinaves, chez les germains du rhin.

La tradition latine nous a promenés sur des champs de carnage, au milieu des larmes et des ruines: c'était le domaine naturel du fléau de Dieu; le théâtre où nous transporte la tradition germanique est tout autre. Ici plus de fléau de Dieu, mais un roi sage, magnifique, hospitalier, se battant bien, buvant mieux, un bon roi enfin comme on les rêve en Germanie: tel est le nouvel Attila qui se présente à nous. Contradiction bizarre entre toutes celles dont le moyen âge abonde! ces deux Attila si différents vécurent pendant des siècles côte à côte et sans trouble dans les souvenirs de la Germanie: on maudissait l'un à l'église, on bénissait l'autre au château. En sortant du temple où retentissait par la voix du prêtre l'anathème éternel contre la bête infernale et le tyran persécuteur des saints, on courait applaudir le Minnesinger qui, la rote en main, chantait le bon roi Attila, seigneur des Huns, sage comme Salomon, plus riche et plus puissant que lui, surtout plus généreux. La légende chrétienne était le souvenir romain, la chanson du Minnesinger le souvenir barbare.

Deux choses, dans le contact des Germains du ve siècle avec Attila, durent les frapper vivement et laisser une longue impression sur les générations successives: c'est que tous ou presque tous ils avaient été ses vassaux, et que leur époque héroïque, celle de leur établissement en Italie, se confondit presque avec la mort du conquérant. Rien dans le vasselage de ces peuples fiers sous le roi des Huns n'avait été de nature à blesser leur orgueil et à leur imposer l'oubli. D'abord ils avaient partagé ce vasselage avec toutes les races barbares de l'Europe et de l'Asie occidentale; puis cette sujétion avait été pour eux particulièrement douce et honorable. On peut lire dans Jornandès de quelles distinctions Attila entourait les chefs des grandes tribus germaines, Ardaric, roi des Gépides, Valamir et Théodemir, rois des Ostrogoths: placés dans ses conseils et à la tête de ses armées, ils étaient traités plutôt en amis et en alliés qu'en sujets. Quant aux conquêtes des Germains en Italie, aux fondations d'Odoacre et de Théodoric, quoique opérées après la mort d'Attila, elles ne se firent pourtant point sans lui. C'était lui qui avait suscité ces vastes projets, rassemblé ces masses armées au bord du Danube, et quand plus tard elles en partirent pour leur propre compte, c'était encore son génie qui les guidait. Odoacre, suivant toute apparence, avait été son soldat, et Théodoric était le fils d'un de ses capitaines. Sa mémoire resta donc justement attachée à ces grands événements comme s'il y avait pris réellement part. Ce sentiment se retrouve dans la tradition germanique. Par une confusion où la reconnaissance a fait oublier la chronologie, elle réunit invariablement le nom d'Attila au nom de Théodoric, et même à celui d'Hermanaric le Grand, oubliant que le roi des Huns était mort huit ans après la naissance du premier, et qu'il ne naquit que vingt-cinq ans après la mort du second. Dans ces vagues souvenirs où, comme on le voit, l'histoire n'a guère été respectée, Attila conserve toujours cependant sa supériorité historique; sa figure domine celle de tous les chefs germains: Théodoric lui doit son royaume, Hermanaric et Odoacre leurs défaites.