Les noms de Théodoric, d'Hermanaric et d'Odoacre nous indiquent tout d'abord que les traditions dont je parle, lesquelles constituent le fond de la grande tradition germanique sur Attila, sont nées dans la Germanie orientale, parmi les tribus qui prirent part au renversement de l'empire d'Occident, particulièrement chez les Ostrogoths, et qu'elles furent consignées dans des poëmes chantés, dont les aventures de Théodoric et sa guerre contre Odoacre faisaient le sujet principal. Si, comme tout porte à le croire, ces poëmes, destinés à la glorification des Amalungs ou princes de la maison royale des Amales, naquirent chez les Ostrogoths, ce n'était qu'un épisode que ce peuple ajoutait à l'épopée de son histoire, qui se composait, comme on sait, de chants nationaux remontant de siècle en siècle jusqu'à l'époque demi-fabuleuse où la race gothique, divisée en trois groupes de tribus, avait quitté la Scandinavie, montée sur trois vaisseaux[464]. Chaque grande circonstance dans la vie du peuple ostrogoth avait son chant particulier ou son ensemble de chants, épisodes successifs ajoutés par les temps à l'épopée générale. Jornandès, qui était Goth, nous dit que telle était la manière dont ses compatriotes fixaient et perpétuaient leurs souvenirs[465]. Lui-même, dans son livre si précieux à tant de titres, ne paraît être souvent qu'un traducteur ou un abréviateur de cette histoire chantée, et souvent aussi il ne serait pas difficile de marquer le point précis où la tradition, toujours vive et colorée, se raccorde et se lie au tissu plus que prosaïque qui appartient en propre à l'évêque de Ravenne. Tout vrai Goth savait par cœur ces poëmes, entrés dans l'éducation nationale. Qu'on juge maintenant si l'imagination des scaldes dut s'animer au spectacle des événements qui signalèrent pour leur race la dernière moitié du ve siècle, et si cette nouvelle page d'histoire, devant laquelle toutes les autres pâlissaient, dut être conservée religieusement! Non-seulement on la conserva, mais on l'amplifia. La grandeur des faits réels ne suffisant plus à l'enthousiasme poétique, on y ajouta des enjolivements et des fables. C'est ainsi que sur le canevas des chants contemporains se développèrent de génération en génération, au moyen des accroissements et des broderies épisodiques, les nombreux poëmes de la tradition orientale dont Théodoric est le héros, et dans lesquels Attila occupe toujours une place.
[Note 464: ][(retour) ] Dicitur de Scanziæ insulæ gremio Gothos egressos, tribus tantum navibus vectos ad citerioris oceani ripam... Jorn., R. Get., 6.
[Note 465: ][(retour) ] Cantu majorum facta modulationibus citharisque canebant... Jorn., R. Get., 3.
Le procédé historique dont je viens de parler ne fut point particulier aux peuples de la Germanie orientale; les Germains le pratiquaient tous du temps de Tacite[466]; ils l'avaient encore, trois siècles plus tard, du temps du césar Julien, qui entendit leurs chants nationaux résonner terriblement dans la vallée du Rhin, et qui en comparait la rude harmonie au croassement des oiseaux de proie. Cet usage, qui servait à maintenir parmi les Barbares l'orgueil en même temps que l'unité de la race, se conserva après leur établissement dans l'empire romain comme une barrière de plus qui les séparait des vaincus. Au reste, chaque nation, tout en voulant immortaliser sa propre histoire, ne demeurait point indifférente à celle des autres: les nombreux rapports des tribus entre elles et le rapprochement de leurs dialectes, rameaux d'un tronc commun, favorisaient les échanges mutuels de traditions. Lorsqu'un chant composé dans une tribu se distinguait par l'importance du fond ou par la beauté poétique de la forme, il était aussitôt colporté et approprié aux dialectes voisins. Paul Diacre nous rapporte que de son temps les chansons héroïques sur Alboïn circulaient non-seulement parmi les Lombards, mais encore chez les Bavarois et les Saxons, et même dans tous les pays de langue teutonique[467]. Jornandès nous dit dans le même sens que la gloire d'Attila était célébrée par tout l'univers[468]. On comprend ce qui dut arriver à la longue de cet amalgame de souvenirs, de ces transfusions de vérités et d'erreurs locales d'une tribu à l'autre, d'une contrée à l'autre; il se forma un fonds commun de traditions germaniques reçu par tout le monde et sur lequel chacun eut le droit de broder sa tradition suivant sa convenance. C'est pour cela qu'il ne faudrait pas s'étonner de voir, par exemple, des souvenirs qui n'ont pu naître que sur les bords du Dniester ou du Pô consacrés par les poëtes de la Norvége, et en revanche des idées, des symboles exclusivement scandinaves s'implanter dans les traditions historiques de peuples germains étrangers à l'odinisme, et les dominer même par l'énergie de leur conception.
[Note 466: ][(retour) ] Celebrant carminibus antiquis (quod unum apud illos memoriæ et annalium genus) originem gentis conditoresque.... Tacit., Mor. German.--Arminius... canitur adhuc barbaras apud gentes. Id. Annal., ii.
[Note 467: ][(retour) ] Apud Baïoariorum gentem, non secus ac Saxonum, sed et alios ejusdem linguæ homines, ejus (Alboini) liberalitas et gloria, bellorum que felicitas, et virtus, in eorum carminibus celebrantur. Paul. Diac., Hist. Langobard., i, 27.
[Note 468: ][(retour) ] Famosa inter omnes gentes claritate mirabilis... Jorn., R. Get., 54.
C'étaient des joueurs de harpe, des chanteurs ambulants, et quelquefois les poëtes eux-mêmes, qui étaient entre les différentes nations les intermédiaires de ces échanges. Deux tribus voulaient-elles troquer leurs poëmes, elles troquaient leurs chanteurs. Nous pouvons lire encore dans le recueil de Cassiodore une lettre par laquelle Théodoric, qui devait être bientôt lui-même un personnage traditionnel si célèbre, envoyait au roi des Franks Clovis un joueur de harpe que celui-ci lui avait demandé. «Nous avons choisi pour vous l'envoyer, lui écrivait-il, un musicien consommé dans son art, qui, chantant à l'unisson de la bouche et des mains, réjouira la gloire de votre puissance[469].» Le roi des Franks voulait se tenir au courant de ce qu'on chantait à la cour du roi des Goths, et lui-même sans doute dépêchait à ses voisins, par une semblable politesse, ses poëtes ou ses musiciens, car les Franks avaient aussi leurs chanteurs et leurs chansons. Fortunat nous parle des chants qui divertissaient les leudes barbares, et, comme pour bien préciser qu'il ne s'agissait pas de poésie latine, il retourne sa proposition, et parle des chants barbares qui divertissaient les leudes[470]. Les Anglo-Saxons, passionnés pour ce passe-temps patriotique, en emportèrent avec eux l'habitude lors de leur immigration dans l'île de Bretagne: leur roi Alfred était, comme on sait, à la fois récitateur et poëte. Je ne dis rien des Scandinaves, chez qui le scalde était inséparable du guerrier, et bien souvent chantre et héros des mêmes aventures. En France, Charlemagne, sans être poëte comme Alfred, poussa aussi loin que lui le goût des chants traditionnels. «Il écrivit, dit Eginhard, et recueillit, pour en perpétuer le souvenir, de très-anciens poëmes barbares, dans lesquels étaient célébrées les actions et les guerres des hommes d'autrefois[471].» Louis le Débonnaire, élevé sur ses genoux, savait tous ces poëmes par cœur; mais plus tard, et par scrupule de dévotion, il ne voulut plus ni les réciter, ni les entendre, ni les laisser apprendre à ses fils[472], attendu que ces monuments des ancêtres étaient, comme les ancêtres eux-mêmes, fortement entachés de paganisme. Par bonheur, de pareils scrupules furent rares chez ses contemporains, et c'est aux ixe et xe siècles, que la poésie germanique traditionnelle ayant pris son plus grand développement, les plus importants des chants qui la composent reçurent leur forme définitive, celle sous laquelle ils sont parvenus jusqu'à nous.
[Note 469: ][(retour) ] Citharædum etiam, arte sua doctum, pariter destinavimus expeditum, qui, ore manibusque consona voce cantando, gloriam vestræ potestatis oblectet; quem ideo gratum fore credidimus, quia ad vos eum judicastis magnopere dirigendum. Theodoric. Ostrogoth., R. Epist. ad Ludvin., R. Franc. in Cassiod. Var.