Sô ime sê der chuning gap
Hûneo truhtin.

[Note 475: ][(retour) ]

Alter Hùn.

Elle circulait pareillement en Angleterre dans la société des hommes lettrés et des hommes de cour; de nombreuses allusions et citations que renferment les poëmes anglo-saxons du temps ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Trois de ces poëmes, qui ne sont guère postérieurs au viiie siècle, mentionnent Hermanaric, Théodoric et leurs compagnons[476]. L'un d'eux nous apprend que le lieu où Théodoric, réfugié près d'Attila, passa trente hivers, s'appelait Maringaburg. Hermanaric, dont la tradition gothique fait toujours un roi astucieux et cruel, qui dans ses fureurs n'épargne pas sa propre famille, qui tue son fils sur un vague soupçon et fait pendre les deux fils de son frère, Hermanaric présente le même caractère dans les compositions saxonnes. «Il avait l'âme d'un loup[477], y est-il dit; mais il avait étendu bien loin la puissance des Goths: oh! c'était un terrible roi!» Le plus curieux des trois poëmes, au moins quant à notre sujet, est sans contredit celui qu'on a intitulé le Chant du Voyageur. C'est le pèlerinage d'un barde qui parcourt l'Europe en prenant pour guides les traditions poétiques alors en vogue. Qu'on se figure un Grec courant le monde l'Odyssée à la main, ou quelque provincial romain allant visiter l'Italie sur les traces d'Énée: c'est ce que fait sur le continent de l'Europe notre poëte anglo-saxon; il ne connaît d'histoire et de géographie que celles des fables germaniques qu'il a lues. «A l'est de l'Angleterre, dit-il, je trouvai le pays d'Hermanaric le furieux, le félon; Attila régnait sur les Huns, Hermanaric sur les Goths, Ghibic sur les Burgondes. Gunther, son fils, me donna un bracelet pour prix de mes chants[478]. J'en reçus un autre d'Hermanaric qui voulut me garder longtemps près de lui. Je profitai de mon séjour chez ce puissant roi, maître de tant de châteaux, pour visiter toute la terre des Goths et faire connaissance avec les braves. Je connus Hethca et Badeca, les Harlings, Embrica et Friedla, Ostgotha et Sifeca...[479]» Embrica et Friedla sont précisément les deux cousins qu'Hermanaric fit pendre, d'après la tradition; les autres noms sont ceux des champions du roi. On voit de quelle autorité jouissaient aux extrémités du monde occidental ces fictions venues d'Orient; elles formaient, dans tous les pays de langue teutonique, une sorte d'histoire merveilleuse qu'un voyageur tant soit peu lettré était tenu de savoir. Il fallait, pour plaire à la société des châteaux, que le pèlerin eût visité sur sa route ces royaumes de la fantaisie, qu'il en rapportât des nouvelles, qu'il eût touché la main de ces héros, dont les uns étaient purement imaginaires, les autres n'avaient point existé dans les conditions qu'on leur attribuait. Une chose est pourtant à remarquer, c'est que la tradition ostrogothique, consacrée aux événements de l'Italie et à la glorification de la maison royale des Amales, ne conserve pas ici toute sa pureté, et qu'elle se trouve mélangée d'éléments occidentaux sans liaison apparente avec ceux-ci. Ainsi le poëme de Béowulf nous parle du roi burgonde Ghibic et de son fils Gunther, qui demeuraient sur le Rhin, et d'un trésor magique gardé par un dragon au fond d'une caverne. Or Ghibic et Gunther ne sont pas des personnages inventés. Ghibic est cité par la loi des Burgondes comme un des anciens rois de cette nation, et quant à Gunther, que la même loi appelle Gundaharius, on reconnaît aisément en lui le Gunthacaire ou Gondicaire des écrivains romains, ce roi de Burgondie qui essaya d'arrêter les bandes d'Attila au passage du Rhin, près de Constance, en 451[480]. Les poëmes anglo-saxons nous fournissent donc le premier indice d'une tradition occidentale qui, se soudant à la tradition des Germains de l'est, adoptait aussi Attila.

[Note 476: ][(retour) ] Cons. Wilh. Grimm. Deutsche Heldensage, Gött., 1829.

[Note 477: ][(retour) ] Eormanrices wylfenne gethoht... Wilh. Grimm. Heldens., p. 21.

[Note 478: ][(retour) ] Se me beag forgeaf burgwarena fruma., Lied vom Wanderer, v. 174.

[Note 479: ][(retour) ] Emrican sôhte ic and Fridlan and Eastgota and Sifeca... v. 214.

[Note 480: ][(retour) ] Voir ci-dessus Histoire d'Attila, c. 5, p. 144, 145.

Mais, qui le croirait? c'est au milieu des frimas du pôle, en Islande et en Scandinavie, que les traditions sur le grand roi des Huns furent recueillies avec le plus d'empressement peut-être et de curiosité; ce sont des scaldes du Groënland norvégien qui nous en ont transmis les souvenirs les plus fidèles dans deux poëmes intitulés Atla-Mâl et Atla-Quida, Récit et Chant d'Attila, que d'autres morceaux poétiques non moins précieux développent et complètent. Les chants scandinaves où il est question d'Attila forment plus du tiers de l'Edda de Saemund, et nous savons qu'ils existaient déjà sous leur forme actuelle dans la première moitié du ixe et probablement à la fin du viiie siècle. Le souvenir des Huns, qui ne firent pourtant qu'une courte apparition au bord de la Baltique, était vivace en Scandinavie. On y appela longtemps Hûnalant, terre des Huns, les contrées situées à l'est de cette mer, et aujourd'hui encore les paysans allemands donnent le nom de Hunnenbette, lit des Huns, aux tumuli que l'on trouve en assez grand nombre dans les plaines de la Pologne et de la Lithuanie. Toutefois les scaldes du Nord, à en juger par les pièces qui nous sont restées, choisirent, de préférence à la tradition ostrogothique, cette autre tradition dont je signalais la trace, il n'y a qu'un instant, dans les poëmes anglo-saxons de Béowulf et du Chant du Voyageur. Reléguant au second rang Théodoric et les héros de l'Italie, ils s'attachèrent à mettre en relief ceux du Rhin qu'ils connaissaient moins imparfaitement ou qui les intéressaient davantage. Nous classerons pour cette raison les chants de l'Edda et les Sagas qui s'y rapportent parmi les matériaux de la tradition occidentale.