Les poëmes de Théodoric atteignirent, au ixe siècle, le plus haut degré possible de popularité, soit dans les pays d'idiome teutonique, soit dans ceux où, comme en France, s'opérait une révolution de langue en même temps qu'une transformation sociale. Grands et petits, clercs et laïques, tout le monde était censé les connaître, et les hommes les plus graves ne craignaient pas d'y faire allusion dans les plus graves circonstances. Foulques, archevêque de Reims, voulant dissuader le roi de Germanie Arnulf de rien entreprendre contre Charles le Simple, son parent, lui citait l'exemple d'Hermanaric, qui, «trompé par un mauvais conseiller, ainsi qu'on le lit dans les livres des Allemands, se fit le meurtrier de sa propre race.--Vous ne l'imiterez point, ajoutait-il; vous fermerez l'oreille à des conseils de perversité, et, généreux envers une famille qui est la vôtre, vous étaierez de votre épée la maison royale qui tombe[481].» L'histoire elle-même se laissa pénétrer, comme tout le reste, par l'erreur populaire. En vain quelques moines érudits, quelques savants évêques protestèrent courageusement au nom de la vérité dans des chroniques peu ou point lues; quiconque voulait avoir des lecteurs pactisait avec la fiction. Ces faits controuvés étaient glissés parmi les faits réels extraits de Jornandès, de Prosper ou d'Idace; on assignait une date à la fuite de Théodoric chez les Huns, à sa lutte imaginaire contre Hermanaric, à ses campagnes contre les géants du Rhin. On vit l'Italie elle-même, entraînée par le courant traditionnel qui lui venait du Nord, admettre quelques-unes de ces fables: ainsi les habitants de Vérone appelaient, au xiie siècle, maison de Théodoric l'amphithéâtre romain situé dans leurs murs, et le qualifiaient lui-même de roi des Huns[482]. Je ne tarirais pas, si je voulais citer toutes les preuves de la popularité de ces traditions au moyen âge.
[Note 481: ][(retour) ] Supplicat ne sceleratis hic rex adquiescat consiliis, sed misereatur gentis hujus, et regio generi subveniat decidenti. Flodoard. Hist. eccles., Remens., 4, 5.
[Note 482: ][(retour) ] Hanc civitatem Theodericus quondam rex Hunnorum, ut ab indigenis accepimus, primum condidit... De Fundat. monast. Gozecensis ap. Hoffmann. Script. rer. Lusatic., iv, 112.
Un exemple montrera avec quelle foi robuste le peuple allemand les avait acceptées. J'expliquerai d'abord que, par une idée pleine de poésie, l'imagination populaire ne pouvant admettre que le roi Théodoric, s'il était damné à cause de ses opinions ariennes et des cruautés qui déshonorèrent la fin de sa vie, eût pu l'être comme tout le monde, l'avait fait descendre en enfer vivant, à cheval, et par le cratère de l'Etna[483]. Or, ceci admis comme croyance vulgaire, nous lisons les lignes suivantes, à l'année 1197, dans la chronique du moine Godefroid de Cologne, qui écrivait vers le milieu du xiiie siècle: «En cette année 1197, quelques personnes, qui se promenaient le long de la Moselle, aperçurent dans le lointain un fantôme de forme humaine d'une grandeur effrayante et monté sur un destrier noir[484]. Lesdites personnes étant restées immobiles de frayeur, l'objet s'avança vers elles en leur criant de n'avoir pas peur, qu'il était Théodoric, autrefois roi de Vérone[485]. S'étant alors approché, il leur annonça diverses calamités et misères qui allaient fondre bientôt sur l'empire romain germanique, après quoi, tournant bride, il lança son cheval dans la Moselle, traversa le fleuve et disparut sur l'autre bord.»
[Note 483: ][(retour) ] Fabula illa qua dicitur: Theodericus vivus equo sedens ad inferos descendit... Otto Frising. Chron., v. 3.
[Note 484: ][(retour) ] Eodem anno (1197) quibusdam juxta Mosellam ambulantibus apparuit phantasma miræ magnitudinis, in humana forma equo insidens. Godefrid. Monach. Colon. Annal. Francof., 1624.
[Note 485: ][(retour) ] Theodericum quondam Veronæ regem se nominat. Godefrid., ub. sup.
Les relations des Germains occidentaux avec Attila et les Huns nous sont beaucoup moins connues que celles des Germains orientaux. L'histoire pourtant nous en apprend trois choses, à savoir qu'Attila, pour colorer son expédition en Gaule, prétextait de vieilles rancunes contre les Visigoths, que chez les Franks transrhénans il se constitua arbitre entre deux prétendants qui se disputaient le trône du dernier roi, et qu'enfin, s'il trouva en face de lui sur les bords du Rhin et de la Marne les Burgondes, hôtes et fédérés de l'empire romain, il comptait sous ses drapeaux les tribus de ce peuple qui habitaient encore la Germanie autour de la forêt Hercynienne. Ce peu de jour jeté dans l'obscurité des faits laisse beau jeu à la tradition, que nous ne pouvons guère contrôler que dans ses plus grossières invraisemblances, mais qui devient en retour d'autant plus curieuse qu'elle répond à une lacune historique plus considérable.
On entrevoit d'abord dans le supplément de la chronique d'Idace, écrite au viie siècle, en Espagne, sous le gouvernement des Visigoths, l'indice d'un travail traditionnel qui se faisait alors chez ce peuple, et dont la bataille de Châlons était l'objet. On se rappelle que le lendemain de cette grande journée, et lorsqu'Attila, retranché dans son camp de chariots, effrayait encore ses vainqueurs, Thorismond, élu roi par les Visigoths à la place de son père, mort dans le combat, voulut partir à l'instant, afin d'empêcher ses frères, restés à Toulouse, de former des entreprises contre sa nouvelle royauté, et qu'Aëtius, qu'il consulta pour la forme, ne le retint pas. Cette désertion en face de l'ennemi avait été sans doute reprochée plus d'une fois aux Visigoths: la tradition dont je parle eut pour but de les en laver. Elle raconte qu'Aëtius, dont la politique consistait à se défaire des Huns par les Visigoths et des Visigoths par les Huns, s'étant rendu en cachette près d'Attila, le prévint amicalement qu'une nouvelle armée de Visigoths devait arriver la nuit même. «Si tu l'attends, lui dit-il, tu es perdu: pars donc à l'instant, et je protégerai ta retraite.» Attila lui fait compter dix mille pièces d'or en témoignage de sa reconnaissance, et le Romain court en toute hâte au camp des Visigoths jouer la même comédie avec Thorismond, et il y gagne encore dix mille pièces d'or[486]. Au point du jour, Huns et Visigoths avaient vidé le champ de bataille, et Aëtius restait seul maître de tout le butin. La tradition ajoute que, pour calmer Thorismond, qui, voyant qu'on l'avait abusé, se répandait en menaces, Aëtius lui fit cadeau d'un bassin d'or garni de pierreries et décoré des plus belles ciselures. Il est certain qu'un pareil bassin était déposé au trésor des rois visigoths, d'où il passa, après bien des aventures, dans les mains du roi frank Dagobert[487]. Les Visigoths montraient ce bassin comme preuve de la vérité de leur tradition, qui n'était pourtant qu'un mensonge inventé par la vanité.
[Note 486: ][(retour) ] Tunc Attila dedit Agecio decem millia solidorum, ut per suo ingenio Pannoniam repedaret... Acceptis idemque Agecius a Thuresmodo decem millia solidis ut suo ingenio a persecutione Chunorum liberati Gothi... Exc. ex Idat. Chron. Frag., Fredeg. ap. D. Bouq., ii, p. 462.