Note 608: Justin. l. XXVII, c. 3.—Front. Stratag. l. I, c. 11.

ANNEE 241 avant J.-C.

Le premier acte du nouveau prince fut de refuser aux Tolistoboïes le tribut qui leur avait été payé jusque-là[609]; quoique les esprits dussent être préparés à cette mesure décisive, lorsqu'on apprit que la horde gauloise marchait vers Pergame, les villes liguées furent saisies de frayeur, et les soldats d'Attale firent mine de l'abandonner. Attale avait auprès de lui un prêtre chaldéen, son ami et le devin de l'armée; ils imaginèrent, pour la rassurer, un stratagème bizarre, mais ingénieux. Le devin ordonna qu'un sacrifice solennel fût offert au milieu du camp, à l'effet de consulter les dieux sur le succès de la bataille; et Attale, qui, suivant l'usage, ouvrit le corps de la victime, trouva moyen d'appliquer sur un des lobes du foie une empreinte préparée, où se lisait le mot grec qui signifie victoire[610]. Le prêtre s'approcha, comme pour examiner les entrailles, et, poussant un cri de joie, il fit voir à l'armée pergaméenne la promesse tracée, disait-il, par la main des dieux. Cette vue excita parmi les troupes un enthousiasme dont Attale se hâta de profiter; il marcha au-devant des Gaulois, et les défit[611]. C'est ce qu'attendait l'Ionie pour se déclarer. Les Tolistoboïes, battus en plusieurs rencontres, furent chassés au-delà de la chaîne du Taurus, et les Trocmes, après s'être défendus quelque temps dans la Troade, allèrent rejoindre leurs compagnons à l'orient des montagnes. Poursuivies et, si l'on peut dire, traquées par toute la population de l'Asie mineure, les deux hordes furent poussées, de proche en proche, jusque dans la haute Phrygie, où elles se réunirent aux Tectosages. Ceux-ci, comme on l'a vu, habitaient depuis trente-cinq ans la rive gauche du fleuve Halys, et Ancyre était leur capitale. Les Tolistoboïes se fixèrent, à l'occident, autour du fleuve Sangarius, et choisirent pour chef-lieu l'antique ville phrygienne de Pessinunte. Quant aux Trocmes, ils occupèrent depuis la rive droite de l'Halys jusqu'aux frontières du royaume de Pont, et construisirent, pour quartier-général de leur horde, un grand bourg qu'ils nommèrent Tav[612], et les Grecs Tavion. La totalité du pays que possédèrent les trois hordes fut appelée par les Grecs Galatie[613], c'est-à-dire, terre des Gaulois.

Note 609: Primus Asiam incolentium abnuit (stipendium) Attalus.
Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 610: Polyæn. Stratag. l. IV, c. 19.—Suivant cet historien, l'inscription tracée par Attale était victoire du roi, βασιλέως, νίκη; mais Attale ne portait pas encore le titre de roi; il ne le prit qu'après la bataille.

Note 611: Collatis signis superior fuit. Tit. Liv. l. XXXVIII,
c. 16; l. XXXIII, c. 2.—Strab. l. XIII, p. 624.
—Pausan. Attic. p. 13.

Note 612: Taobh, place, quartier, séjour, en langue gallique;
(Armstrong's dict.) Taw, grand, large, étendu, en langue
cambrienne. (Owen's dict.)

Note 613: Galatia; Gallia orientalis, Gallia asiatica; Gallo-Græcia;
Helleno-Galatia.

Ainsi finit, dans l'Asie mineure, la domination de ce peuple en qualité de conquérant nomade; une autre période d'existence commence maintenant pour lui. Renonçant à la vie vagabonde, il va se mêler à la population indigène, mélangée elle-même de colons grecs et d'Asiatiques. Cette fusion de trois races inégales en puissance et en civilisation, produira une nation mixte, celle des Gallo-Grecs, dont les institutions civiles, politiques et religieuses porteront la triple empreinte des mœurs gauloises, grecques et phrygiennes. L'influence régulière que les Gaulois sont destinés à exercer dans l'Asie mineure, comme puissance asiatique, ne le cédera point à celle dont ils ont été dépouillés; et nous les verrons défendre presque les derniers la liberté de l'Orient, quand la république romaine porta sa domination au-delà des mers.

Il nous reste quelques mots à ajouter sur Attale. Ses victoires rapides et inespérées causèrent, en Occident comme en Orient, un enthousiasme universel: son nom fut révéré à l'égal de celui d'un dieu; on fit même courir une prétendue prophétie qui le désignait depuis long-temps sous le titre d'envoyé de Jupiter[614]. Lui-même, dans l'ivresse de sa joie, prit le titre de roi, qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait encore osé porter[615]. On dit aussi qu'il mit au concours, parmi les peintres de la Grèce et de l'Asie, le sujet de ses batailles, et que sa libéralité fut un vif encouragement pour les arts[616]. Il eut même la vanité de triompher en même temps sur les deux rives de la mer Égée, dans les deux Grèces, en envoyant à Athènes un de ses tableaux, qui fut suspendu au mur méridional de la citadelle, et s'y voyait encore trois siècles après, au rapport d'un témoin oculaire[617].