Enfin, Amilcar Barcas, commandant des forces républicaines, mettant à profit l'éloignement de Mathos, qui s'était porté sur Tunis, isola, par des manœuvres habiles, l'armée étrangère, des villes d'où elle tirait ses subsistances et des renforts, et tint bloqués à leur tour Autarite et Spendius. Leur camp était mal approvisionné, et la famine ne tarda pas à s'y faire sentir. Les insurgés mangèrent jusqu'à leurs prisonniers, jusqu'à leurs esclaves[650]; quand tout fut dévoré, ils se mutinèrent contre leurs généraux, menaçant de les massacrer, s'ils ne les tiraient de cet état cruel, par une capitulation. Autarite, Spendius et huit autres chefs se rendirent donc auprès d'Amilcar, pour y traiter de la paix. «La république, leur dit le Carthaginois, n'est ni exigeante, ni sévère; elle se contentera de dix hommes choisis parmi vous tous, et laissera aux autres la vie et le vêtement[651];» et il leur présenta le traité à signer. Sans hésiter, les négociateurs signèrent; mais aussitôt, à un geste d'Amilcar, des soldats se jetèrent sur eux, et les garottèrent. «C'est vous que je choisis en vertu du traité,» ajouta froidement le général[652].

Note 650: Έπεί δέ κατεχρήσαντο μέν άσεβώς τούς αίχμαλώτους, τροφή ούτοις χρώμενοι, κατεχρήσαντο, καί τά δουλικά σωμάτων……. Polyb. l. I, p. 85.

Note 651: Έξεϊναι Καρχηδονίοις έκλέξασθαι τών πολεμίων οϋς άν αύτοί
βούλωνται δέκα, τούς δέ λοιπούς άφιέναι μετά χιτώνος. Idem, p. 86.

Note 652: Εύθέως Κμίλκας έφη· τούς παρόντας έκλέγεσθαι, κατά τάς
όμολογίας. Idem, ibid.

Sur ces entrefaites, les insurgés inquiets du retard de leurs commissaires, et soupçonnant quelque perfidie, prirent les armes. Ils étaient alors dans un lieu qu'on nommait la Hache, parce que la disposition du terrein rappelait la figure de cet instrument. Amilcar les y enveloppa avec ses éléphans et toute son armée, si bien qu'il n'en put échapper un seul, quoiqu'ils fussent plus de quarante mille. Les Carthaginois allèrent ensuite assiéger Tunis, où Mathos tenait avec le reste des étrangers[653].

Note 653: Polyb. l. I p. 86-87.

Amilcar, sous les murs de Tunis, établit son camp du côté opposé à Carthage; un autre général, nommé Annibal, se plaça du côté de Carthage, et fit planter, sur une éminence entre son camp et la ville assiégée, des croix où furent attachés Autarite et Spendius; ces malheureux expirèrent ainsi, sous les yeux mêmes de leurs compagnons, trop faibles pour les sauver. Leur mort du moins ne resta pas sans vengeance. Au bout de quelques jours, les assiégés ayant fait une sortie, à l'improviste, pénétrèrent jusque dans le camp punique, enlevèrent Annibal, et l'attachèrent à la croix de Spendius, où il expira. Cependant les affaires des insurgés allèrent de pis en pis, et bientôt ce qui restait de Gaulois, traînés avec Mathos à la suite d'Amilcar, le jour de son triomphe, périrent au milieu des tortures, que les Carthaginois se plaisaient à entremêler, dans les solennités publiques, aux joies de leurs victoires[654].

Note 654: Polyb. l. I, p. 87 et seq.

ANNEE 230 avant J.-C.

Tel fut le sort des Gaulois qui, jusqu'à la fin de la guerre punique, avaient fait partie des garnisons carthaginoises, en Sicile. Quant aux déserteurs que les Romains avaient pris à leur solde, sitôt que la guerre fut terminée, ils furent désarmés, par ordre du sénat, et déportés sur la côte d'Illyrie[655]. Là, ils entrèrent au service des Épirotes, qui, en mémoire de Pyrrhus et de leur affection mutuelle, confièrent à huit cents d'entre eux la défense de Phénice, ville maritime, située dans la Chaonic, une des plus riches et des plus importantes de tout le royaume. Les Illyriens exerçaient alors la piraterie sur la côte occidentale du continent grec; ils abordèrent, un jour, au port de Phénice, pour s'y procurer des vivres; et, étant entrés en conversation avec quelques Gaulois de la garnison, ils complotèrent ensemble de s'emparer de la place. La trahison s'accomplit. Au jour convenu, les Illyriens s'étant approchés en force des murailles, les Gaulois, dans l'intérieur, se jetèrent l'épée à la main sur les habitans, et ouvrirent les portes à leurs complices[656].