Frappé de cet éclat, le consul parcourut des yeux le front de bataille ennemi, et n'y trouvant pas d'armes plus belles: «Ce sont bien là, dit-il, les dépouilles que j'ai vouées à Jupiter.» En disant ces mots, il part à toute bride, frappe de sa lance le Gaulois, qui n'était point encore sur ses gardes, le renverse, lui porte un second, un troisième coup, et met pied à terre pour le dépouiller. «Jupiter! s'écria-t-il alors, en élevant dans ses bras les armes ensanglantées; toi qui contemples et diriges les grands exploits des chefs de guerre, au milieu des batailles, je te prends à témoin que je suis le troisième général qui, ayant tué de sa propre main le général ennemi, t'a consacré ses dépouilles opimes. Accorde-moi donc, Dieu puissant, une fortune semblable dans tout le cours de cette guerre[715].» Il avait à peine achevé que la cavalerie romaine chargea la ligne gauloise, où la cavalerie et l'infanterie étaient entremêlées ensemble. Le combat fut long et acharné, mais la victoire resta au consul. Beaucoup de Gésates périrent dans l'action; les autres se dispersèrent[716].

Note 715: Plutarch. loc. citat.

Note 716: Polyb. l. II, p. 122.—Plut. in Marcell. p. 300.
—Tit. Liv. Epitom. l. XX.—Flor. l. II, c. 4.—Paul. Oros. l. IV,
c. 13.—Valer. Maxim. l. III, c. 2.
—Virgil. Æneid. l. VI, v. 855 et seq.

De Clastidium, Marcellus se reporta sur Acerres. Durant son absence, la garnison d'Acerres, après avoir abandonné cette ville, s'était repliée sur Mediolanum, capitale et la plus forte place de l'Insubrie. Le consul Scipion l'y avait suivie, mais les Gaulois s'étaient conduits avec tant de bravoure, que, d'assiégés, ils s'étaient rendus assiégeans, et bloquaient les légions dans leur camp. A l'arrivée de Marcellus les choses changèrent. Les Gésates, découragés par la défaite de leurs frères et la mort de leur roi, voulurent à toute force retourner dans leur pays. Réduit à ses seules ressources, Mediolanum succomba, et les Insubres furent bientôt contraints d'ouvrir toutes leurs autres places. La république leur imposa une indemnité considérable en argent, et confisqua plusieurs portions de leur territoire afin d'y établir des colonies[717]. Marcellus fut reçu avec enthousiasme par le peuple et par le sénat; et la cérémonie de son triomphe fut la plus brillante qu'on eût encore vue dans Rome.

Note 717: Polyb. l. II, p. 122.—Plutarch. in Marcell. p. 301.

Le triomphe, comme on sait, était chez les Romains le plus grand de tous les honneurs militaires; il consistait en une marche solennelle du général vainqueur et de son armée au temple de Jupiter capitolin. Romulus, fondateur et premier roi de Rome, en avait institué l'usage en promenant sur ses épaules, à travers les rues de sa ville naissante, les armes et les vêtemens d'un ennemi qu'il avait terrassé[718]. Lorsque le général en chef de l'armée romaine, comme avait fait Romulus, tuait de sa propre main le général en chef de l'armée ennemie, cette circonstance rehaussait l'éclat de la solennité, et les dépouilles conquises prenaient le nom de dépouilles opimes[719]. Dans la série presque innombrable des triomphes décernés par la république, elle ne s'était encore présentée que deux fois; tout ce que l'appareil des fêtes romaines avait de plus magnifique fut donc déployé pour célébrer la victoire de Claudius Marcellus, troisième triomphateur opime[720].

Note 718: Dionysius l. II.

Note 719: Spolia opima (ab ope vel opibus ). Festus.
—Tit. Liv. IV, 20.

Note 720: Plutarch. loco citat.—Tit. Liv. Ep. 20.
—Virgil. Æneid. VI, v. 859.—Propert. IV, 2.

Le cortège partit du Champ-de-Mars, se dirigeant par la Voie des triomphes et par les principales places, pour se rendre au Capitole: les rues qu'il devait traverser étaient jonchées de fleurs; l'encens fumait de tous côtés[721]; la marche était ouverte par une troupe de musiciens qui chantaient des hymnes guerriers, et jouaient de toutes sortes d'instrumens. Après eux, s'avançaient les bœufs destinés au sacrifice; leurs cornes étaient dorées; leurs têtes ornées de tresses et de guirlandes: suivaient, entassés dans des chariots rangés en longues files, les armes et les vêtemens gaulois, ainsi que le butin provenant du pillage des villes boïennes et insubriennes[722]; puis les captifs de distinction vêtus de la braie et de la saie, et chargés de chaînes: leur haute stature, leur figure martiale et fière attirèrent long-temps les regards de la multitude romaine. Derrière les captifs, marchaient un pantomime habillé en femme et une troupe de satyres dont les regards, les gestes, les chants, la brutale gaieté insultaient sans relâche à leur douleur. Plus loin, au milieu de la fumée des parfums, paraissait le triomphateur traîné sur un char à quatre chevaux. Il avait pour vêtement une robe de pourpre brodée d'or; son visage était peint de vermillon comme les statues des Dieux, et sa tête couronnée de laurier[723]. «Mais ce qu'il y eut, dans toute cette pompe, de plus superbe et de plus nouveau, dit l'historiographe de Marcellus, ce fut de voir le consul portant lui-même l'armure de Virdumar; car il avait fait tailler exprès un grand tronc de chêne, autour duquel il avait ajusté le casque, la cuirasse et la tunique du roi barbare[724]» L'épaule chargée de ce trophée qui présentait la figure d'un géant armé, Marcellus traversa la ville. Ses soldats, cavaliers et fantassins, se pressaient autour et à la suite de son char, chantant des hymnes composés pour la fête, et poussant, par intervalles, le cri de triomphe! triomphe! que répétait à l'envi la foule des spectateurs.